AU VILLAGE 2

Publié le par Théâtre du Royaume d'Evette

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La nuit . Jean est couché. Il dort. Meriem est assise sur une chaise. Elle se lève, s’approche du lit, observe Jean puis s’assied au bord du lit. Il est nerveux. Il s’agite dans son sommeil. Elle s’allonge sur le lit, se penche sur lui. Il ouvre les yeux et pousse un cri. Elle court se réfugier sur la chaise.

Jean

C’est toi…excuse-moi,  j’ai pas l’habitude…J’ai toujours été seul …ici, à la maison…Tu bouges pas, depuis que t’es arrivée, tu bouges pas. Comme une statue. Ca me fait peur, on n’est pas à Lourdes. Tu dis rien. T’as dit « Meriem » quand je t’ai demandé comment tu t’appelles, puis rien. Tu peux pas rester comme ça. On est pas marié, c’est sûr. Mais après, faudra bien parler. J’aime mieux pas savoir comment t’as fait pour venir jusqu’ici, dans ce trou. Ils t’ont déposée devant la porte ? c’est impossible autrement. T’as voyagé dans une caisse fermée comme les jouets de Noël qui viennent de Chine ? Comment t’aurais trouvé le chemin, par signes ? t’avais un papier avec l’adresse dessus ? Tu sais des mots de français ? champignon, cham-pi-gnon ! hein, ça c’est du beau français. Je voudrais t’entendre parce que je les ai assez entendus. Ils en mettent trop. Jean ceci et Jean cela, tellement que tu finis par te prendre pour une limace, li-ma-ce, et encore les limaces elles s’accouplent en public et que tu te sens une  moitié d’homme avec des yeux pour voir rien, des oreilles pour entendre rien et un sexe pour baiser rien. Tu comprends ? tu comprends pas… Je parle au silence, un silence qu’à deux yeux grands comme la peur et l’amour qui vient pas et toi qui bouge pas…Je vais pas te manger,  j’ai de la mousse d’amertume dans la bouche, sur mes lèvres, pas bon pour embrasser, surtout avec des lèvres comme les tiennes… Jamais vu des comme ça ici. Elles ont toutes des lèvres petites… Tu comprends ce que je dis ? le vieux,  il a raison, ça sert à rien de vouloir s’élever au-dessus de sa condition. Je sais même pas où c’est la Mauritanie ?

Meriem

Dans le désert.

Jean

Tu parles ?

Meriem

Je parle.

Jean

Français.

Meriem

Mal.

Jean

Non, bien.

Meriem

Je sais pas.

Jean

Le français est une langue difficile à apprendre. Je vais t’aider, répète après moi : l’amour…

Meriem

L’amour…

Jean

Est un chien…

Meriem

Est un chien…

Jean

L’amour est un chien ivre.

Meriem

L’amour est un chien ivre…C’est con !

Jean

Con ! tu connais le mot le plus utilisé de la langue française après  merde !

Meriem

Merde, aussi…

Jean

Essayons une autre phrase…

Meriem

C’est con.

Jean

Là, Meriem, tu me caches quelque chose…

Meriem

J’ai appris le français à l’école.

Jean

Dans une autre vie ?

Meriem

Oui.

Jean

Le français c’est pas la langue des morts.

Meriem

J’étais avec les morts, j’étais en Mauritanie.

Jean

Tu y es encore.

Meriem

Personne doit savoir que je parle français.

Jean

Pourquoi ?

Meriem

C’est mieux.

Jean

Tu comprends dans quelle situation tu me mets ?

Meriem

Je suis venue de loin.

Jean

Je sais, du royaume des morts.

Meriem

Du désert. Je ne voulais pas mourir dans le désert .

Jean

Ici, c’est aussi le désert. Le désert entre les gens.

Meriem

Je comprends pas.

Jean

Chacun pour soi.

Meriem

Ca aussi je comprends pas.

Jean

Vaut mieux. Pourquoi ces secrets ?

Meriem

J’ai fui là-bas. Trop dangereux pour moi. Je soignais les femmes. Je les soignais contre les hommes.

Jean

Tu étais médecin ?

Meriem

Pas médecin. Comment on dit, soignante…

Jean

Infirmière ?

Meriem

Oui. Comme ça.

Jean

Ca tombe bien. Le vieux, il a besoin de soins. Ma tante y arrive pas.

Meriem

Il voudra pas.

Jean

Comment t’as fait pour venir jusqu’ici ?

Meriem

Des amis là-bas. J’ai changé de nom et me voilà.

Jean

C’était pas pour un mariage…

Meriem

Pas pour ça.

Jean

Je vais avoir l’air d’un con.

Meriem

Mais j’ai besoin du mariage pour rester.

Jean

Tu crois que je vais me marier après vingt ans de célibat et divorcer le lendemain ? Je suis pas un pigeon.

Meriem

Je paierai ma dette.

Jean

En couchant avec moi ?

Meriem

Je serai ta femme.

Jean

Je veux pas d’une femme bidon !

Meriem

Si c’est pas possible, je m’en vais.

Jean

Pour aller où ?

Meriem

Je ne sais pas.

Jean

Avec ces vêtements ?

Meriem

Ils m’ont protégée. Ils m’ont sauvée.

Jean

Maintenant, c’est plus nécessaire.

Meriem

J’en ai pas d’autres.

Jean

Je vais t’en acheter.

Meriem

Pas maintenant.

Jean

Pourquoi ?

Meriem

C’est trop tôt.

Jean

Tu peux pas rester habillée comme ça. Je vais t’acheter une robe longue et un pull large. Sur la tête tu pourras mettre un foulard. C’est pas bien un foulard ?

Meriem

C’est bien.

Jean

J’ai pas encore vu la couleur de tes cheveux, ni la peau de ton cou.

Meriem

Après le mariage. Après le mariage si dieu le veut.

Jean

C’est du chantage.

Meriem

Dans mon pays, c’est ça. Une femme pas vierge avant le mariage, on lui jette des pierres .

Jean

C’est pas parce que j’aurai vu tes cuisses que tu perdras ta virginité.

Meriem

La virginité dans la tête.

Jean

C’est des conneries. Je te marie si je t’aime. Je t’aime si je te connais. Je te connais si je connais ton corps.

Meriem

Touche pas.

Jean

Je vais me gêner.

Meriem

Non.

Jean

Et le voile pour commencer !

Meriem

Non !

Jean

Je te l’arrache moi.

Meriem

Pas le voile !

Jean

Et le reste ! Je vais te marier !

Meriem

Par pitié, me touche pas !

Jean

Qu’est-ce que t’as là-dessous, pas plus qu’une européenne ! pas plus qu’une chienne !

Meriem

Tu es fou !

Jean

Putain, qu’est-ce que tu caches !… Excuse-moi…

Meriem

Pas maintenant.

Jean

Je te toucherai plus.

Meriem

C’était trop long. On a déjà voulu me tuer.

Jean

Je voulais pas te tuer.

Meriem

J’ai perdu ma pureté, c’est ça ma mort.

Jean

Je comprends rien.

Meriem

Il faut prendre le temps. Il faut attendre. Attendre.

 

A suivre.

 

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