AU VILLAGE 4

Publié le par Théâtre du Royaume d'Evette

4

Scène 1, à la fromagerie.

Serge

C’est vrai ce qu’on dit ?

Jean

T’occupe pas de ça.

Serge

T’aurais pas fait une grosse connerie ?

Jean

J’ai pas envie de parler.

Serge

C’est que…enfin, si tu veux pas en parler, je me tais. Y en à d’autres qui en parles, et même au conseil municipal ils en ont parlé.

Jean

J’ai pas envie de parler.

Serge

C’est que…enfin, si tu veux pas en parler, je me tais. Y en à d’autres qui en parles, et même au conseil municipal ils en ont parlé.

Jean

De quoi il se mêlent ?

Serge

La vie privée, ça les regarde pas. Déjà que tu peux plus peindre la porte de ton garage sans qu’ils choisissent la couleur. La couleur d’une maison, ça se voit, c’est extérieur. Ca joue sur l’environnement. Mais ce qui se passe à l’intérieur ? si ça se fout sur la gueule, si ça baise ou si ça bouffe des larves de termites, franchement ça les regarde pas.

Jean

Qu’est-ce qu’ils ont dit ?

Serge

Que ça pouvait plus durer.

Jean

Plus durer ?

Serge

Cette femme qui serait chez toi, dont tout le monde parle et que personne n’a vue, qui serait pas d’ici et qui serait sous le voile comme les danseuses du ventre.

Jean

C’est le voile qui les inquiète ?

Serge

Le maire a dit qu’il donnerait jamais son autorisation pour un mariage où la femme porterait un voile.

Jean

Toutes les mariées sérieuses ont un truc sur la tête.

Serge

Il a dit aussi que ça sentait la magouille. Paraît que t’as touché du fric.

Jean

J’en ai dépensé beaucoup.

Serge

C’est sûr qu’en achetant au pays t’aurais évité les frais de transport. Mais la belle famille, faut y penser à la belle famille, elle viendra pas du Pakistan.

Jean

Mauritanie. Quand ils viennent, ils rappliquent à cinquante.

Serge

J’imagine la tête du vieux, cinquante pakistanais dans son salon !

Jean

Mauritaniens !

Serge

C’est comment ?

Jean

Comment ?

Serge

Au lit ?

Jean

Je sais pas. Comme partout. Faut le temps.

Serge

C’est sûr, il y a de la nonchalance chez les africains.

Jean

Comment tu sais ça ?

Serge

J’ai fait mon service à Djibouti. Elles suçaient trop lentement, je m’endormais et elles s’empressaient de me réveiller. Tu sais, j’en aurais jamais ramené une en France.

Jean

Pourquoi ?

Serge

C’est comme un fruit exotique, faut le consommer sur place.

Jean

Je te suis pas Serge.

Serge

Tu m’aurais écouté…

Jean

J’ai pas les moyens d’aller en Afrique.

Serge

Ton vieux, il a un bas de laine qui ressemble à une bite d’éléphant.

Jean

Jamais j’y toucherai, je serai mort avant.

(Entre le patron)

Patron

Ça fait plus d’un quart d’heure que vous discutez !

Serge

Ça nous empêche pas de faire le boulot.

Patron

Ouais, on voit comment !

Jean

Si vous nous donniez un coup de main on serait moins tendus.

Patron

Tes conseils tu te les gardes pour ta pastèque !

Jean

Vos vacances à Saint-Domingue, ça vous a pas arrangé .

Patron

Contrairement à ce que tu penses, j’ai pris le temps de bosser à Saint-Domingue. Y a cinq mille meules de comté en négociation. Vous comprendrez jamais ce que c’est que de trouver des marchés.

Jean

Négocier comment ? dans des hôtels de luxe en baisant les femmes de chambre ?

Serge

Ça va Jean, laisse tomber.

Jean

Je vais pas le laisser insulter ma future femme.

Patron

A propos, dimanche on attaque à six heures. Tout doit être prêt à dix. Le président de la fédération des sociétés des gruyères vient prendre l’apéro.

Jean

On le verra pas avant dix heures.

Patron

Qu’est-ce que tu dis ?

Jean

Faudra revoir le tarif des heures sup du dimanche.

Serge

C’est vrai, M’sieur Belon, ça nous donne à peine de quoi allumer un cierge à la messe de onze heures.

Patron

Pour ça que tu y vas à la messe de onze heures !

Jean

Si c’est pas plus que les heures du samedi, je viens pas.

Patron

Oublie pas que t’as une bouche supplémentaire à nourrir.

Jean

Même sans, je viendrais pas. Question de principe.

Patron

Pendant des années t’as rien dit. C’est ta grosse qui te monte le bourrichon ?

Jean

C’est pas une grosse.

Patron

C’est vrai qu’on voit rien sous le burnous.

Serge

C’est bon, M’sieur Belon, on a compris que ça vous plaît pas que Jean il a trouvé une femme. Y vous faudrait des célibataires qu’ont ni femme, ni enfants, ni vieux à nourrir.

Patron

Toi, on te demande pas de faire les sous-titres.

Serge

Ça se pourrait que je sois malade ce week-end, avec ce temps de merde.

Patron

Si t’es malade, je te vire.

Serge

Et ça se pourrait que je me vire tout seul.

Patron

Bon dieu, Serge, on peut plaisanter à propos d’une femme qu’à un voile sur la tête, on peut ou on peut pas ?

Serge

Ça me met mal à l’aise. Jean, c’est mon copain de trimard. On en passe des heures dans cette cave, plus que vous en fait.

Patron

Vous croyez qu’une entreprise comme celle-là ça se gère avec une calculette ! Non, il faut un ordinateur et un ordinateur ça supporte pas l’humidité ni le sel.

Jean

Nous, faut bien qu’on le supporte.

Patron

Si t’as des rhumatismes, faut te soigner.

Jean

Merci pour le conseil.

(Il sort)

Patron

Quel con, ça lui réussit pas de consommer de la marchandise importée. Tu l’as vue toi ? elle est bien ?

Serge

Elle est blonde, avec des yeux bleus et une peau …..

Patron

Imbécile !

Scène 2, chez Jean

Jean

Pourquoi vous la voulez pas ?

Madeleine

C’est pas dans mes habitudes.

Jean

Elle peut aider.

Madeleine

Rien du tout. Elle sait pas. Elle sait pour la Mauritanie. Mais ici elle sait rien.

Jean

Je demande pas beaucoup.

Madeleine

Moi, au fond, je serais pas contre. Mais c’est ton père.

Jean

Lui aussi, faudra bien.

Madeleine

C’est plus grave.

Jean

Ça peut pas.

Madeleine

Si.

Jean

Comment ?

Madeleine

J’ai reçu des résultats.

Jean

Quels résultats ?

Madeleine

Les analyses.

Jean

Je savais pas. Il sait ?

Madeleine

Non. Je lui ai rien dit. Il y a la lettre. Elle dit que c’est pas bon.

Jean

Je comprends pas.

Madeleine

Faut que j’aille à l’hôpital, examen complémentaire et peut-être opération.

Jean

J’aime pas ça.

Madeleine

T’aurais eu une femme normale….

Jean

Meriem est une femme normale.

Madeleine

Elle connaît pas notre vie.

Jean

C’est quoi la différence ?

Madeleine

Ton père.

Jean

C’est un vieux comme les autres.

Madeleine

Y voudra pas qu’elle le soigne, y refusera de manger ce qu’elle fera, y se laissera mourir.

Jean

On peut manger, on peut toujours manger.

Madeleine

Vaudrait mieux trouver quelqu’un. Y a la petite à Gérard. Elle a pas encore vingt ans, mais elle sait, elle sait bien faire parce qu’elle s’est occupée de sa grand-mère.

Jean

Combien il va demander Gérard ?

Madeleine

Je sais pas. Faut aller le voir.

Jean

C’est crétin d’aller chercher ailleurs ce qu’on a sous la main.

Madeleine

On a pas tout. On a qu’une étrangère.

Jean

Tu fais chier Madeleine. C’est pas avec ta pension qu’on se paiera des domestiques.

Madeleine

Il a tout ce qu’il faut. Il en a tellement qu’il pourrait se payer une brigade de femmes de ménage.

Jean

Il touchera pas à ses terres. Il touchera à rien. Meriem lui coûtera rien, c’est pour ça qu’il l’acceptera et c’est ce qui le sauvera.

Madeleine

Faudra. Sinon il ira à l’hospice et ça aussi ça coûtera.

Jean

Pourquoi il irait à l’hospice ?

Madeleine

C’est possible que je pourrai plus. Ils peuvent me dire qu’ils m’opèrent, ils peuvent me dire qu’il y en a plus pour longtemps. Il peuvent me dire le pire et faudra faire avec.

Jean

Qu’est-ce que tu dis ? t’es pas malade.

Madeleine

C’est la maladie qui se voit pas et quand elle se voit c’est trop tard.

Jean

T’as cette maladie et t’en parles à personne, comme si on avait pas le droit de savoir, comme si on avait pas vécu sous le même toit pendant tant d’années.

Madeleine

A toi, je l’ai dit. A lui, j’ai dit que c’était rien qu’un contrôle, qu’il a pas de souci à se faire. Il a pas répondu. On sait pas ce qu’il pense, on sait pas ce qu’il a compris. Quand il répond pas, c’est que ça travaille en dedans. Il faudra prendre soin de lui.

Jean

Tu parles comme si…

Madeleine

J’ai pas d’autre famille, j’ai que vous…

Jean

Et Meriem, tu la mets dedans ?

Madeleine

Je peux pas. Aujourd’hui, je peux pas.

Jean

Pourquoi ? pourquoi ? et demain, tu pourras ?

Madeleine

Peut-être, si on me laisse le temps.

Jean

Alors faut pas attendre, faut le faire maintenant.

Madeleine

C’est trop tôt. J’ai jamais voyagé, j’ai jamais connu le monde que depuis ce village, je sais pas ce que c’est un étranger. Je connais pas.

Jean

C’est trop tôt ou trop tard. C’est jamais dans notre vie. Avec vous, on est toujours à côté de la vie. On peut pas vivre sa vie avec des gens comme toi ou comme lui.

Madeleine

T’es injuste.

Jean

Vous m’avez enfoncé des pieux dans la tête pour que je prenne une femme et quand elle arrive vous n’en voulez pas.

Madeleine

C’était comme un coup de tonnerre qu’arrivait dans un ciel dégagé.

Jean

Et maintenant.

Madeleine

Elle suspend ses culottes dans la cave, elle sait pas se servir du lave linge. Quand elle fait la cuisine ça sent dans toute la maison pendant des jours. On peut rien lui confier.

Jean

C’est pas en lui faisant la gueule qu’elle apprendra. Faut oublier les culottes et lui apprendre. C’est pas autrement si tu veux pas que le vieux il se retrouve à l’hospice.

Madeleine

Je suis pas la meilleure pour ça. Je sais pas expliquer. Et puis, il reste si peu de temps.

Jean

Je vais la chercher.

Madeleine

Maintenant ?

Jean

C’est le temps qui va manquer.

 

Suite

 

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