AU VILLAGE 6

Publié le par Théâtre du Royaume d'Evette

6

Scène 1

Jean

Je sais que tu m’as raconté des conneries.

Meriem

Conneries ?

Jean

Des mensonges. Tu m’as menti.

Meriem

J’ai dit la vérité.

Jean

La Mauritanie, les persécutions, le désert, c’est tout du flanc. T’es pas de là-bas, t’es de la France et t’as inventé cette histoire pour te mettre au chaud.

Meriem

Qui t’a raconté….

Jean

J’ai téléphoné au Messager Boîteux. Ils disent que t’existes pas.

Meriem

C’est l’ordinateur qui se trompe.

Jean

Il a bon dos l’ordinateur.

Meriem

Tu sais pas comment j’ai souffert.

Jean

Je croyais à la bonne âme. A la souffrance qu’on console. Je pensais que ça valait le coup que je m’engueule avec le vieux. Mais c’est rien de ça.

Meriem

Il faut me croire Jean. J’ai fait du chemin et ce chemin était plein de ronces.

Jean

Tu m’as pris pour un idiot. Un faible d’esprit, perdu dans son village, qui connaît rien au monde et qui acceptera tout sans coucher. Il avait senti le vieux. Il connaissait la musique. Les vieux, ils se trompent rarement. Ils ont le flaire parce qu’ils ont de l’expérience.

Meriem

Il n’aime pas les femmes et il n’aime pas les étrangers.

Jean

Il se défend. Il a raison depuis le début. J’aurais dû comprendre pourquoi tu voulais pas que je couche avec toi, pourquoi tu voulais pas essayer une vie commune, essayer en vrai.

Meriem

Chez nous, il faut être vierge pour le mariage.

Jean

Je crois pas que t’es vierge. De toute façon, tu veux pas du mariage. Je sais pas ce que tu veux, mais c’est pas un mari, pas fonder une famille, ni faire des enfants.

Meriem

Pour ça, il faudra du temps.

Jean

Rien du tout. Tes valises et dehors !

Meriem

Laisse-moi quelques jours, juste le temps de trouver une solution.

Jean

C’est encore trop.

Meriem

Et si je couche avec toi ?

Jean

Comme ça, tout à coup , t’es prête à baiser pour rester ? c’est quoi ce bordel ? une couillonnade ? une vraie couillonnade dont je serais le pigeon ? S’ils apprennent ça au village, ils vont me prendre pour le roi des cons. Et je parle pas du boulot, c’est quand même à cause de toi que j’ai perdu mon travail. Tu vas retourner d’où tu viens.

Meriem

On peut parler au calme ?

Jean

J’ai plus envie de parler.

Meriem

Le vieux, il sera content.

Jean

Si je lui raconte ça, il va faire une attaque. Et Madeleine qui n’est pas là pour s’occuper de lui.

Meriem

C’est mieux que je parte.

Jean

Ça lui fera plaisir.

Meriem

Et à toi ?

Jean

Pour ce que je compte…

Meriem

Pour moi tu comptes.

Jean

Une bonne poire qu’a ouvert son portefeuille et qu’a donné son argent parce qu’il voulait y croire. Un pauvre type qui a cru pouvoir faire confiance à une tricheuse.

Meriem

Je ne suis pas ça. Pas ça du tout.

Jean

Alors, qu’est-ce que t’es ?

Meriem

Je suis passée par le Maroc et l’Espagne. J’ai traversé la mer sur une barque. On était trente, dix sont morts. Un prêtre nous a accueillies dans un foyer. Je savais qu’ils nous renverraient au Maroc. Je me suis enfuie. J’avais une adresse à Toulouse. Je suis tombée sur un type qui voulait me mettre sur le trottoir. Je me suis de nouveau sauvée, jusqu’à Paris. J’ai trouvé du travail dans une famille libanaise. Dix huit heures de travail par jour. Quatre enfants. Jamais le droit de sortir. Ils me faisaient croire qu’il y avait des policiers partout. J’ai regardé les petites annonces pour m’échapper. On a monté le coup avec une amie qui travaillait dans une autre famille. C’est elle qui s’est inscrite. Ca me faisait peur d’aller rejoindre un de ces célibataires perdus dans les campagnes. Pourquoi se marier avec une femme du bout du monde ? J’aurais pu rejoindre une association qui s’occupe des femmes perdues. Mais j’avais peur qu’ils me retrouvent. Ici, personne ne viendra me chercher. J’avais cru que la France serait un pays accueillant. C’est comme partout. C’est ton portefeuille qu’on accueille pas ce que tu as dans le cœur. Je ne sais pas où j’irai. Ni sur le trottoir, ni dans une famille. Peut-être que le mieux serait dans un cimetière. Je suis de nulle part.

Jean

Tu t’es bien foutu de moi.

Meriem

Je ne pensais pas que ce serait aussi dur pour gagner la confiance des gens. Quand je sors, c’est comme si j’avais une étoile sur le front

Jean

C’est à cause du voile.

Meriem

Qu’est-ce que ça change ? Le visage reste le même. Il sait ça le vieux. Que je serai jamais une blanche.

Jean

Je voulais une femme pour la marier et avoir des enfants. J’en ai rien à foutre de la couleur de la peau. Je pense que j’aurais pu l’aimer et elle aussi. Je pense que même les gens d’ici ils finiraient par s’habituer.

Meriem

Pour ça, il faudrait que tu aies ta vie à toi. C’est pas toi qu’on marie, c’est le vieux, c’est Madeleine. C’est trop pour une seule femme.

Jean

A Toulouse, tu as couché avec des types ?

Meriem

On m’a forcé, deux ou trois fois. J’étais mauvaise. Pas une affaire commerciale. J’étais bonne pour le pire.

Jean

Une femme qui a fait ça elle recommencera.

Meriem

Elle préférerait se tuer.

Jean

Faudra que tu partes. Deux jours et après tu t’en vas. Deux jours pour trouver une solution. Je te paie le billet de train. Il y aura plus jamais de femme à marier dans cette maison. Il n’y en qu’une à attendre, la mort.

 

Scène 2. A un arrêt de bus.

Serge

C’est la gonzesse à Jean.

Phil

C’est pas l’heure pour attendre le bus.

Serge

P’être qu’elle attend autre chose.

Phil

On va l’aider à trouver.

Serge

Il y a rien à trouver ici.

Phil

Il y a nous. Bonsoir. A c’t heure, il y a plus de bus avant demain. Mais on peut vous aider.

Serge

Qu’est-ce qui se passe ? Jean n’est pas avec vous ?

Phil

Il t’a mise à la porte ? Ca serait vite. Faut dire qu’il est pas de taille à lutter contre le vieux.

Serge

Vous ne pouvez pas rester ici. Avec la nuit qui vient. Il fait froid ici la nuit.

Phil

Quand il y a une femme sur le trottoir, on se pose des questions ? C’est pas fréquent. Faut aller en ville pour en trouver.

Serge

Pourquoi vous répondez pas ?

Phil

P’t être qu’elle parle pas français. Ou p’t être qu’elle a pas compris le prix.

Serge

Le prix de quoi ?

Phil.

Le prix de la passe.

Serge

T’es con. Elle arrive de son bled, elle peut pas comprendre la valeur des choses ici.

Phil

C’est dur la vie. On cherche à se sortir de la merde. On voudrait rencontrer le grand amour. Mais c’est pas ça. On reprend sa valise et on se retrouve en direction de nulle part.

Serge

Vous avez compris qu’il n’y aura pas de bus avant demain. Vous voulez passer la nuit sous cet abri bus ? Pourquoi elle dit rien ?

Phil

Tu sais pas parler aux femmes. Ce qu’elles veulent, c’est de la tendresse. T’as beau avoir toute l’or du monde, si t’as pas la tendresse. ..

Serge

Meriem.

Phil

Salut Meriem. C’est pas l’Afrique ici. Il pleut six mois pendant l’année et la température descend à moins vingt tout l’hiver. Quant aux mecs, ils ont aucun respect des femmes seules.

Serge

Bon, ben moi, je vais pas me peler toute la nuit. On se retrouve au bistrot.

Meriem

Non, s’il vous plaît. Me laissez pas.

Phil

Je croyais que tu la connaissais pas.

Serge

Je la connais pas. Jean m’en a parlé. C’est comme ça que je connais son nom.

Phil

Meriem, je vous invite à prendre un verre. Vous ne pouvez pas rester ici. La nuit, il y a des voyous qui circulent. Allez, venez, on va s’occuper de vous. Vous comprenez ? c’est dangereux. Si les gendarmes passent, ils vont vous arrêter. Elle est complètement fêlée. Demain, on la ramassera à la petite cuillère et on nous poursuivra pour non assistance à personne en danger. C’est toujours sur nous que ça retombe. Mais on est pas plus mauvais que les autres. Vous venez ?

Serge

Attends.

Phil

C’est une jeteuse de sort. En plus, elle sent le camphre. Elle va passer la nuit à se droguer. Surtout faites de beaux rêves. (Il sort)

Serge

Il a raison. Vous pouvez pas rester ici.

Meriem

Vous êtes marié ?

Serge

Oui.

Meriem

Comme ça se passe ?

Serge

Moyen.

Meriem

Votre place est auprès de votre femme. Pas au bistrot.

Serge

A neuf heures, elle se plante devant la télé. Elle s’endort vite et il faut que je la réveille pour qu’elle vienne se coucher. Elle travaille dans un supermarché. Faut pas croire, ici c’est pas le paradis. On se demande pourquoi ils cherchent tous à venir, à mourir même. Pour du travail ? y a que des boulots de merde. Pour l’argent ? c’est tous des boulots mal payés. Pour la liberté ? faut de l’argent pour être libre, sinon t’es toujours l’esclave de quelqu’un. Alors pourquoi ?

Meriem

C’est mieux de mourir le ventre plein que le ventre de vide.

Serge

Non, le mieux c’est de mourir chez soi.

Meriem

J’y retournerai jamais.

Serge

On dit ça, mais quand vient le temps…

Meriem

Ils me tueraient à coups de pierres.

Serge

Si tu restes ici, c’est le froid qui va te tuer.

Meriem

Il n’y a pas d’hôtel au village.

Serge

Ma mère vit seule depuis la mort de mon père. Elle voit presque plus. Elle se rendra pas compte que vous êtes étrangère. Elle acceptera de vous abriter pour une nuit ou deux. Venez.

(Ils sortent)

 

A suivre

 

 

 

 

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Publié dans Feuilleton

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