Entretiens Immigration Quartier des Glacis 3 (1997)

Publié le par Théâtre du Royaume d'Evette

 

Mr. T. immigré laotien.

 

Quelle est l’histoire de votre venue en France ?

En 1975, c’est la révolution (les communistes du Pathet Laos prennent le pouvoir). J’avais vingt ans. Moi, je n’aimais pas la nouvelle politique. Je ne pouvais pas rester là-bas. Cela fait vingt ans que je suis parti. Je n’y suis pas retourné. Maintenant, on peut y retourner. Pendant vingt ans les communistes ont fait n’importe quoi. Par exemple, ils ont envoyé les gens des villes à la campagne. Moi j’habitais la capitale, Vientiane.

Qu’est-ce que vous faisiez là-bas ?

Je travaillais dans une entreprise de pharmacie. Import export. Je commandais des médicaments en France. Je connais tous les médicaments français. On les revendait aux pharmaciens.

Vous aviez fait des études de pharmacien ?

Pas vraiment. Il fallait savoir parler français, un peu l’anglais. Il fallait lire ce que les docteurs écrivaient. Dans mon pays, dans les écoles, dans les lycées, c’est français. Tous  les papiers sont en français (depuis, le chinois et l’anglais ont supplanté le français).

Un jour, vous décidez de partir. Comment ça s’est fait ?

Pourquoi j’ai décidé de partir ? Parce que le magasin où je travaillais était privé. Quand les communistes sont venus, il a fallu tout mettre dans l’Etat. Il fallait vendre pour l’Etat. Je suis d’accord. Mais le salaire, c’était même pas 100F par mois. Je ne pouvais pas vivre comme ça. Maintenant, là-bas, c’est 400F par mois. Ils mangent quoi ? Dans le quartier, l’Etat donnait à manger chaque semaine. Moi, je ne pouvais pas rester comme ça. Je suis parti en pirogue à moteur par le Mékong. Ca va vite. Il y avait des patrouilles et des morts. On hésitait avec ma femme. Mais je disais : "on ne peut pas retourner en arrière." 75, 76, c’était trop dur dans mon pays. C’était compliqué. Tous les matins, à cinq ou six heures, le président du quartier tapait la cloche. Tout le monde devait se réveiller et travailler ensemble dans les rizières, les jardins. Après, tout le monde mange en même temps. On ne pouvait pas s’habiller comme on voulait. Chaque mois, le président donnait la couleur de la chemise à porter. Les vélos étaient tous de la même couleur. On ne savait pas qui volait les vélos, ils étaient tous pareils. La politique était trop serrée. On a quitté le pays, ma sœur, ma femme et moi.

Vous avez suivi le Mékong jusqu’au Cambodge ?

Non. Je me suis dirigé vers la Thaïlande. J’ai vécu deux ans en Thaïlande. On était dans un camp, on ne pouvait pas sortir comme on voulait. On nous donnait à manger. Beaucoup de pays acceptaient d’accueillir des réfugiés. Il y avait le Canada, les Etats-Unis, la Suède… Du monde entier. Avec ma femme, on a d’abord décidé d’aller au Canada. Puis on a annulé parce que ma femme avait une sœur en France. L’ONU a dit : « il faut aller au Canada sinon on vous renvoie au Laos ». Après, les Etats-Unis nous ont appelés. On s’est préparé pour y aller. Mais ma femme était enceinte. Qu’est-ce qu’on serait allé faire en Illinois ? Ensuite, on a rencontré Monseigneur B. qui habitait à Montbéliard. Il venait chercher quelqu’un en Thaïlande. C’est lui qui nous a acceptés pour venir ici. J’ai décidé de vivre en France.

Vous parliez français?

Oui, je parlais le français. Ici, c’est facile pour moi. Mais je n’avais pas l’habitude de parler. Après, ça vient doucement.

Vous avez appris le français au Laos ?

Oui, à l’école Notre-Dame. C’était une école religieuse. Les programmes comme ici.

Alors, vous êtes arrivés à Paris...

Oui, à Créteil. Après, je n’avais pas le choix . Ils m’ont demandé : « tu veux aller où ?  -  Je sais pas. Où vous voulez » . On est parti à Montceau-les-Mines. On est resté un an. Il n’y avait pas de travail. Ma sœur était à Belfort. On est venu à Belfort. J’ai fait une formation d’aide boucher. J’ai commencé à travailler en 1982. J’ai travaillé sept ans dans un supermarché. J’étais pas assez payé. Ils n’ont pas voulu m’augmenter. J’ai démissionné. J’ai fait de l’intérim, deux ans chez Peugeot Mulhouse. Et après, de toute façon, il n’embauche pas. J’ai travaillé dans un restaurant chinois pendant un an. J’ai démissionné parce qu’il n’y avait pas de week-end, pas de temps pour les enfants. Puis, j’ai travaillé à Paris. A Rungis. Mais les logements sont trop chers là-bas. Je suis retourné au restaurant chinois.

Mais vous n'avez jamais appris la cuisine...

Dans mon pays oui.

Ca n’a rien à voir avec la pharmacie.

C’est différent. Je travaille dans un grand restaurant. 200 places. Je suis cuisinier. Le lundi, je suis au repos.

Vous avez envie de retourner au Laos?

Pourquoi pas ?(rires) Moi, avec ma femme, la petite, la dernière, peut-être, on va retourner, s’il y a la liberté. Si c’est le communisme, c’est pas la peine. Là-bas, on peut être militaire à 12 ans, 16 ans. Là-bas, même avec sa femme, on ne peut pas parler de n’importe quoi. Maintenant je ne sais pas . Mes parents disent que ça va mieux. Mais, après minuit, il n’y a personne dans les rues.

Est-ce que vos enfants parlent le laotien?

Oui.

Ils sont allés au Laos?

Jamais.

Est-ce qu'ils connaisssent la culture de votre pays?

C’est moi qui leur apprends à lire les lettres, les chiffres. A mon fils, je lui parle laotien mais il me répond en français. Je lui dis "non". Il me dit : « c’est difficile, qu’est-ce que je fais ? » Je lui fais écouter des cassettes, mais il ne comprend pas. Ici, il y a la fête laotienne, la fête cambodgienne, chaque année à Mulhouse, au nouvel an laotien. Ma femme est moitié laotienne, moitié vietnamienne. On va aussi au nouvel an vietnamien.

Depuis que vous êtes en France, vous avez voyagé?

Oui en Europe, Suisse, Allemagne.

Vous avez demandé la nationalité française?

J’ai commencé à demander pour pouvoir voyager plus facilement. Parce que c’est difficile avec mon passeport. Je peux pas aller au Laos ou en Thaïlande car je me retrouverais en prison. Je peux aller partout avec mon passeport, sauf au Laos et en Thaïlande.

La France, c’est complètement différent du Laos. Qu’est-ce qui est le plus dur pour s’intégrer en France ?

C’est très différent. On gagne de l’argent, mais on donne beaucoup à l’Etat. Mais ici, c’est le pays des libertés. Ca c’est important. J’aime bien parce qu’on a la sécurité, la sécurité sociale, ça s’est impeccable pour la famille.

C'est ce qui va bien, mais qu'est-ce qui ne va pas?

C’est dur pour trouver du boulot. Par exemple, je ne suis pas français. On accepte les français d’abord. C’est normal. On nous embauche à un salaire moins que les autres. Je n’ai jamais gagné plus que les autres. A Rungis, je gagnais moins que les autres. Même au supermarché. C’est comme ça. Dans mon pays, il n’y a pas de chômage. Ici, il faut passer par l’intérim, il faut la papier ci, le papier ça. Pour moi ça va. Mais, bientôt, pour les enfants, ce sera plus dur que pour moi. Le patron, il cherche quelqu’un qui connaît bien le travail.

Comment les français se sont-ils comportés avec vous?

Les français sont gentils. C’est pas comme les marocains. Je connais les caractères. Depuis longtemps, je passe à la vieille ville avec mes enfants. Un jour, un monsieur m’appelle : « Pourquoi tu viens chez moi ?  - Qu’est-ce qu’il y a Monsieur ? - Pourquoi tu viens chez moi ? – Excusez-moi, Monsieur, c’est pas vous qui m’avez accepté, c’est Mr Mitterrand. C’est votre Etat ». Personne ne peut parler comme ça. Ce n’est pas vivre ensemble comme ça.

C’est difficile d’aller contre ça.

Moi, je vis ici depuis vingt ans. Je ne suis jamais allé me bagarrer, je ne suis jamais sorti la nuit. Parfois, je sors pour boire un coup avec mon copain. S’il y a beaucoup de monde, je ne reste pas. Parce que s’il y a un raciste qui vient, ça monte. C’est pas bien.

Et pour les enfants, ça se passe bien?

Oui, ils aiment bien. Parfois, je leur demande : «Si papa et maman retournent au pays… ». Ils répondent : « Non, je reste ici en France.» Ma fille est mariée avec un français depuis deux ans. Ca ne pose pas de problème. Son mari travaille à l’usine. Elle travaille dans un restaurant depuis trois ans. Ma femme travaille de temps en temps comme femme de ménage.

Elle s'est bien adaptée?

Aucun problème. Son père était français. Ses trois sœurs aussi. Une travaille au centre des impôts à Paris, une autre chez un dentiste. Moi je ne gagne… J’ai commencé le travail depuis un mois. Mais ça fait huit mois que je ne touche rien. Je n’ai pas l’Assedic, ni le RMI. Je travaille à Mulhouse. Aller et retour chaque jour. Travailler pour soutenir la famille, c’est comme ça.

  indochinois camp mazargue

Photo tirée du livre de Pierre Daum : Immigrés de force, les travailleurs indochinois en France (1939- 1952) édition Solin, préface de Gilles Manceron.

 

« Septembre 1939, la France entre en guerre. Pour le gouvernement de la IIIe République, il est naturel de piocher sans compter dans les réserves humaines des peuples colonisés afin de soutenir la patrie en difficulté. Ordre est donné à l’administration de l’Indochine de recruter dans chaque village un nombre déterminé d’hommes. Quelques volontaires se présentent, mais trop peu. La règle devient alors la suivante : chaque famille qui compte au moins deux hommes en âge de partir doit en fournir un à la France, sinon leur père sera envoyé en prison. 20 000 paysans sont ainsi recrutés, puis expédiés en fond de cale vers la métropole afin de servir non pas de soldats, mais d’ouvriers dans les usines d’armement.

Débarqués à Marseille, ces hommes passent leur première nuit à la prison des Baumettes, qui vient d’être construite. Ils sont ensuite envoyés à travers l’Hexagone dans des établissements appartenant à la Défense nationale. La défaite, en juin 1940, surprend tout le monde. Quelques milliers sont rapatriés. Mais dès l’été 1941, la route maritime vers l’Extrême-Orient est coupée par la flotte britannique. 14 000 ouvriers indochinois se retrouvent bloqués en France. Le service de la main-d’œuvre indigène (MOI) décide alors de louer cette main d’œuvre à des entreprises privées . Pendant toutes ces années, la M.O.I. encaisse l’argent sans jamais le redistribuer aux travailleurs indochinois qui, mal nourris, mal logés et souvent mal traités, reçoivent des indemnités journalières équivalentes au dixième du salaire de l’ouvrier français de l’époque. Entre 1941 et 1945, 1500 d’entre eux ont été envoyés en Camargue, les uns utilisés par Péchiney dans les salines, les autres employés dans une vingtaine de mas, avec pour mission d’essayer de faire pousser du riz. Ils y sont parvenus, au-delà de toute espérance. » (Extrait d’un article du Nouvel Observateur du 7/12/2009)

 

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Publié dans En chantier

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