Feuilleton: "Le Souffleur" 4

Publié le par Théâtre du Royaume d'Evette

Excusez-moi…J’étais venu vous parler de choses sérieuses. De la souffrance sociale, du harcèlement au travail, de la littérature, pas du théâtre. De la maladie professionnelle d’un auteur dramatique. Parce qu’il vaut mieux ne pas tomber malade quand on est auteur dramatique. Vous pouvez transformer vos personnages en bouillie bordelaise, en tuberculeux, en adolescent couvert de boutons, mais vous, non, pas le moindre rhume, pas le moindre souffle au cœur, pas la moindre allergie. Vaut mieux pas. Vous n’avez pas droit à la CMU. Si vous voulez bénéficier de la CMU, il ne faut pas dire que vous être écrivain. J’ai attrapé un ulcère à l’estomac, il fallait soigner, j’avais pas de quoi payer. Je me suis trouvé en face d’une conseillère à la sécu. Sympa, moderne. Une de tes copines qui serait passée de l’autre côté du guichet :

 

L’auteur

Je ne touche rien, pas d’indemnités de chômage, pas de RMI, pas de droits d’auteur. Je suis inscrit nulle part.

La conseillère

Vous ne travaillez pas ?

L’auteur

Je travaille, j’écris.

La conseillère

Et ça vous rapporte quoi ?

L’auteur

Rien. Enfin, rien financièrement.

La conseillère

Et vous pensez que la société peut se payer le luxe d’assurer la couverture sociale de gens qui ne rapportent rien ?

L’auteur

C’est ça ou mourir.

La conseillère

C’est pourtant tout ce qu’il vous reste à faire, réussir votre mort.

 

Là, elle a jeté son masque, elle m’a regardé avec des yeux de putain froide. C’était la première fois que je rencontrais la mort et je ne souhaite à personne de vivre pareille mésaventure.

 

Bon, je ne pouvais pas rester dans cet état, avec mon ulcère, mes obsessions, mes brouillons d’histoires, mon nombril et Lenz qui me regardait avec son sourire sardonique, son sourire de fou. Je n’ai jamais rien su qu’écrire. J’ai pris ma machine, une vieille Olivetti portable, acheté à crédit en 1976. J’ai emporté ma table de camping et je me suis installé à l’entrée d’un cinéma. Un multiplexe. Pour y tracer les vrais portraits de la consommation culturelle, présentement.

Il ne s’est pas écoulé une minute avant que n’arrive un cerbère, crâne rasé, boucle à droite et à gauche, rubis sur le nez, costard, cravate. J’avais l’air d’un pauvre rachitique à côté de lui. Il m’a prié gentiment de sortir. Il s’imaginait que je me livrais à la mendicité. Je mendiais quoi : du pop corn, de la barbe à papa?  les casquettes Paramount ou les maillots Warner Bros ? J’ai demandé à parler au directeur. Il l’a appelé sur son téléphone cellulaire.

Cellulaire : relatif aux cellules des prisonniers, à  l’isolement des prisonniers dans leurs cellules.

 C’était non. Le directeur a refusé de venir. Je me suis retrouvé sur le parvis du cinéma, dans le froid et le vent. Heureusement, il ne pleuvait pas. J’étais meurtri et refroidi. Je tapais un caractère à la minute. Les gens ont eu pitié de moi. Ils déposaient des pièces de cinquante centimes sur la table à côté de la machine à écrire. « Vous ne voulez pas que je vous écrive un poème ? » leur disais-je. Mais ils n’avaient pas le temps. J’étais trop lent. J’ai toujours été trop lent. La littérature va trop lentement. Je redoute de trouver un sujet, je ne sais pas combien de temps il me faudra pour l’écrire. Sans doute trop. Sans doute le restant de mes jours. Il vaut mieux être l’auteur d’un seul livre que pas de livre du tout.

Ce jour là, j’ai gagné trente euros. Au fond, l’argent facile ce n’est pas compliqué. Suffit d’un peu d’audace, de mettre son amour propre dans sa poche et de choisir son emplacement. Les parvis des églises sont à éviter. On n’y rencontre que des fidèles égarés. Les parkings sont dangereux, la concurrence y est trop forte. Je suis allé sur les marchés. Les badauds me prenaient pour un écrivain public. Je suis incapable de remplir une feuille d’impôts. C’est dire que j’étais mal placé. Mais j’y ai rencontré toutes sortes de gens qui avaient leur mot à dire sur la vie, sur leur boulot, sur ce qui les rendait malade. J’étais installé en face d’un type qui vendait des journaux. J’avais les gros titres sous les yeux, l’information pour pas un rond. Un ouvrier s’était fait écrasé par une chape de béton de plus de 20 tonnes. Ca m’a relancé la question sociale en pleine figure. Je me suis senti honteux et lâche. J’avais accouché de rien, pas même d’une chanson un peu caustique. D’ailleurs on ne chante plus dans les ateliers, on ne chante plus sur les chantiers, on produit et on ferme sa gueule ! De toute manière, je n’aurais trouvé personne pour le chanter mon protest song. Faut aller dans les quartiers sensibles ou dans des bars perdus pour trouver quelques sauvages qui tapent fort sur la misère sociale et l’injustice.

L’accident du gars m’a fait gamberger. J’ai imaginé le type qui arrive à son boulot. Il est dans les vapes. Il prend des cachetons depuis une semaine parce que ça va mal avec sa femme. Ca va mal parce qu’il bosse comme un dingue dans la maison qu’ils sont en train de construire loin… loin de la cité. Plus les traites à payer pour la bagnole, plus celles pour le mobilier qui s’entasse chez ses beaux parents et la cuisine intégrée pas encore installée mais qu’il faut déjà payer. Ils manquent de place les parents, ils gueulent. Les travaux n’avancent pas assez vite et d’ailleurs t’étais pas obligé d’acheter un 4x4 pic up. Nous, on a construit en transportant le matériel dans une 2CV, on tirait une charrette à bras, ça musclait les mollets et les biceps. Tout ça tourne dans la tête du gars. Il n’a pas beaucoup dormi. Il a le nez encore plein de l’odeur du vitrificateur dont il a badigeonné les parquets de la maison, la veille, à la lueur d’une lampe halogène qui s’est invitée dans sa tête et qui brille même quand il ferme les yeux. Il boit un café puis un deuxième. Dans le troisième, on lui propose un coup de gnôle. Il refuse pas. Ca ne se refuse pas un coup de gnôle pour se donner du cœur à l’ouvrage. Vitrificateur et gnôle font pas bon ménage. Le chef de chantier le voit arriver, l’engueule, menace de le renvoyer. Mais il pleurniche le gars. Que ça va pas arranger ses affaires. Que la vie est dure et que sa bourgeoise gagne trois fois rien en gardant les enfants des autres à la maison. Qu’elle est enceinte et qu’il n’est même plus capable de la satisfaire le samedi soir tellement il a bossé dans la journée pour terminer cette putain de maison. On arrive à la fin du mois et le banquier va leur faire savoir que si, que comme, qu’étant donné, il se pourrait bien qu’il ferme le compte ! Le chef de chantier se laisse apitoyer. Il redresse le casque que le gars avait mis de travers et lui confie un travail de rangement dans la zone d’approvisionnement, là où il y a moins de risque, à proximité des baraques où il pourra aller piquer un roupillon si besoin. C’est là qu’on vient le chercher pour donner un coup de main à une équipe qui décharge des chapes de béton préfabriquées, des trucs qui pèsent le poids d’une locomotive. Il ne voit pas le danger ou, peut-être, il ne le voit que trop bien, mais ça l’excite de penser que tout pourrait s’arrêter d’un coup, que la mort le libérerait de tous les tracas qui lui pourrissent la vie depuis des années, qu’enfin il pourrait dormir autant qu’il voudrait, peut-être une éternité. Une éternité de repos et de paix, ça ne se refuse pas quand on passe sa vie à bosser, bosser, bosser. Il s’imagine allongé sur un nuage qu’une brise légère pousse au dessus du plateau des Mille Vaches. Il flotte sur son nuage, ivre de bonheur quand la chape le frappe de plein fouet et le projette contre un mur, l’aplatit irrémédiablement comme une souris dans sa tapette. Il laisse deux orphelins, une femme enceinte et un beau père excédé.

 

A suivre...

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