Feuilleton: "Le souffleur" 5

Publié le par Théâtre du Royaume d'Evette

Là, je me suis dit, c’est du Zola ton truc. Du mauvais Zola. La vie est suffisamment noire et dégueulasse pour ne pas en ajouter sur scène ! pour ne pas renvoyer au spectateur le reflet de ses malheurs ! De la tragédie, d’accord, de la bonne tragédie charnue où on se trucide, où on sacrifie son père ou sa fille pour l’intérêt public, où une femme s’éprend d’un taureau, un père violente sa fille, une mère tue ses enfants, où on se suicide à cause d’un amour contrarié par les parents. Et que dire des ambitieux dont les crimes s’entassent de page en page ! de celui qui épouse sa mère, de celui qui commet l’adultère sans le savoir, de celles et ceux qui commettent de fatales imprudences. Sans compter les fous furieux qui poignardent leurs proches, les frères qui s’entretuent, ceux qu’on abandonne, ceux qu’on répudie …

Alors vous comprenez, moi avec mon personnage qui se fait écraser par une chape en béton, je ne voulais pas paraître un gagne petit, étriqué, mesquin. Hors du coup ! «  A côté de la plaque ! » Vu que dans le théâtre contemporain, on saigne, on torture, on s’insulte, on se suicide, on se pique, on s’éclate, on se saoule, on cannibalise, on cannabise, on découpe, on se prostitue. Avec mon sujet à la Zola, je n’avais aucune chance, aucune d’être à l’affiche du Grand Théâtre. J’aurais pu écrire une comédie. J’aurais eu encore moins de chance. Comptez les tragédies, comptez les comédies. Faites la différence. Vingt siècles de théâtre ne suffiraient pas pour rétablir l’équilibre. On rit rarement au Grand Théâtre. Ca ne fait pas sérieux une comédie. Il y a une fatalité qui entraîne naturellement le Grand Théâtre vers la tragédie, vers l’absurde. C’est que la comédie manque d’esthétique. Elle est devenue le genre des jouissances mineures, la consolation des théâtres amateurs, la soupape de sécurité des théâtres privés. Pensez à la salle messieurs les directeurs, pensez au public, halte à la torture !

Il y a  la salle et ce n’est pas rien une salle, même vide.

Ce n’est pas rien une salle qui soupire d’ennui.

Une salle qui fait mine de ne pas soupirer d’ennui, c’est pire.

Une salle qui souffre de faire mine de ne pas soupirer d’ennui, c’est terrible.

Une salle qui souffre en silence de faire mine de ne pas soupirer d’ennui, c’est affreux.

Une salle qui perd son âme parce qu’elle souffre en silence de faire mine de ne pas soupirer d’ennui, c’est tragique.

 Quand une salle perd son âme parce qu’elle souffre en silence de faire mine de ne pas soupirer d’ennui, c’est le théâtre qui se meurt.

 

Et pourtant, ils l’ont fait : ils ont donné le prix Nobel à un auteur comique, un italien, un qui a mouillé sa chemise dans les usines et les salles des fêtes. Dario Fo. Je l’ai rencontré dans un centre culturel devant un parterre d’ouvriers horlogers en grèves, de militants iconoclastes, d’intellectuels chevelus, de syndicalistes utopistes et d’égarés, passant là, un soir d’automne ou d’hiver, subjugués par cette figure insaisissable, tour à tour, pape, Christ, Marie Madeleine, fou, aveugle, paralytique. Et bien d’autres encore. On ne sait pas à quel point le théâtre peut rejoindre son utopie. Il y avait une grande affiche derrière lui, Lip Vivra, c’était tout son décor. Lip est mort. Ce sont des moments rares, uniques. A l’époque, on ne parlait pas de souffrance sociale, mais d’émancipation sociale. Qui parle encore d’émancipation sociale ? de transformation sociale ? on nous donne de la cohésion et du lien social. C’est comme si on nous servait des poireaux en guise d’asperges. Quant au lien, il s’agit de celui avec lequel le dernier prolétaire se pendra à la fenêtre de l’Organisation Mondiale du Commerce. J’exagère ? non… Soyons drôle, nom de dieu ! Ne nous laissons pas gagner par le désespoir ! Il faut séduire. La séduction est le maître mot de ce siècle. Vendre, séduire. Se vendre, séduire. Gouverner, c’est séduire. Diriger, c’est réduire. Réduire la protection sociale, réduire les salaires, réduire le temps libre.

 

Malheur à ceux qui n’ont aucun pouvoir de séduction, à ceux qui ne se rasent plus, qui ont le dégoût d’eux mêmes, les chômeurs de longue durée et les dispensés de recherche d’emploi.

Malheur à ceux qui portent les vêtements de leur vingt ans. Ces pantalons sans forme et ses vestes élimées qu’on trouvent au Secours Pop.

 

L’emballage est tout, le contenu n’est rien. Nous sommes tombés de haut. La séduction n’est pas ce que nous avions appris, la passion n’est plus ce que nous avions vécu. Désormais, nous la vivons par procuration chez Racine ou Albert Cohen. Belle du Seigneur, ça c’est un titre. Vous n’imaginez pas le boulot que c’est pour trouver un titre rare. Heureusement, il y a les éditeurs. C’est leur travail, changer de titre quand il est mauvais, quand il n’est pas assez aguicheur, pas assez séduisant. Vendre, séduire, ainsi de suite…   Où en étais-je ? Ah, oui, le style, celui de Cohen, de Proust, d’Aragon. Même quand il faisait l’éloge de Staline, il avait du style Aragon. Sollers aussi, mais c’était pour Mao. Ecritures d’un autre temps qui séduisent par la rareté de leur style. Ecritures de la rareté. Il n’y a plus de style. Le style, aujourd’hui, c’est Nike, Benetton, Lancôme, Gucci... Le style, c’est les marques. Tout se perd, même l’enfer.

 

(Le PDG d’Universal Paradis, dans sa loge, avec son équipe :)

 

Comment ? il est pas terrible mon nœud de cravate ?

J’ai jamais su faire un nœud de cravate?  Vas y, fais le toi qui es si malin.

Pendant qu’il me fait mon nœud de cravate, il y a quelqu’un qui peut me passer mon doudou ? Oui, ma chérie, regarde là derrière les flacons. Hé ! bousculez pas !

Je bouge, évidemment je bouge, je vais finir par mourir étouffé. Vous pourriez ouvrir la porte de cette loge s’il vous plaît ?Il y a trop de monde.

On peut pas. On peut pas ? Sécurité ? il est pas là Gigi ? où il est Gigi ? je sors pas si  Gigi n’est pas à mes côtés. Comment ?

Derrière moi ?

 Ah, tu es là. Ne me quitte pas des yeux. Il y a du public dans le studio. Il suffirait d’un fou qui se lève et qui…

Eh, eh, serres pas si fort, tu veux m’étrangler bordel ! en plus avec les spots et la chaleur, je vais crever. Comment elle est pas belle ma cravate rouge? D’ailleurs, je laisse tomber la veste.

Faut pas ? pourquoi ? ça fait pas sérieux ? ça fait le type qui arrête pas de bosser et je te relève les manches. C’est pas beau ça ?

 Quoi ? le tatouage ? c’est pas parce que je suis à la tête du groupe de communication le plus puissant que je peux pas… C’est écrit « A ma mère… ».

 Comment ringard ? je t’en foutrais ringard ! bon, tu le termines ce nœud de cravate ? (le portable sonne)

Diane, ma bonne, tu veux bien prendre l’appel ?

Diane, c’est ma secrétaire personnelle, elle parle sept langues, elle a un seul défaut, elle zozote.

Qui ? le président de l’Union des Banques Suisses ? je prends pas. Je prends plus rien.

Qu’est-ce que tu veux encore avec ce tatouage ? ridicule ? non, humain, trop humain…

Combien ? cinq minutes ! mais je suis pas prêt. Ma veste. Ma veste pour un royaume ! Oui, non, finalement c’est mieux avec la veste, ça cachera un peu la cravate et puis en chemise, j’ai l’impression d’être nu. Ils verront pas mon tatouage.

Merde, j’ai un bouton en germination à la base du front. Elle est où la maquilleuse ? comment ça partie ? la maquilleuse est partie avant que j’entre en scène. C’est un attentat ! Gigi ! Gigi !

Te voilà, enfin,. T’as encore grandi depuis tout à l’heure ? J’ai vraiment l’air d’un nain à côté de toi. Tiens, au fait, qu’est-ce que j’ai aux pieds ? qui m’a mis ces chaussures de minus ? Il me faut des chaussures à talonnettes ! je vais avoir l’air d’un guignol à côté de ces jeunes blancs becs, de ces tueurs, de ces….

Comment ? c’est pas  une émission de variétés ? ah bon, j’avais cru. C’est quoi ? une émission politique ? c’est mieux. Ils poseront pas les questions qui fâchent. Et l’invité surprise, vous savez qui est l’invité surprise? répondez pas tous en même temps !

Diane ? elle est où Diane ? Aux toilettes ? qu’est-ce qu’elle fout aux toilettes ?

Personne sait qui sera l’invité surprise ? je vous paie tous rubis sur ongle et vous n’êtes pas fichus de savoir qui sera l’invité surprise ? Diane, elle sait... je l’espère pour vous.

(le portable sonne) Gigi, fous moi ce portable dans les chiottes ! hein, quoi, qu’est-ce qu’il dit ? ma femme ! oui, passe la moi.

Chérie, oui, oui…écoute je rentre sur scène dans…enfin, je veux dire, en studio, dans une minute, je peux pas, …mais si… je t’aime…la cravate bleue pour te faire plaisir ! non écoute franchement… oui, c’est la bleue, enfin elle est bleue avec un liseré rouge, un liseré assez large si tu vois ce que je veux dire… ça va…oui, oui…(bas) Gigi, occupe-toi d’elle où je fais un malheur !

C’est quoi ces chaussures ? des chaussures à talons ?c’est pas des talonnettes, c’est des échasses. Des cothurnes ? vous avez rien trouvé d’autre ? (il essaie de marcher) je vais me tordre une cheville. Je suis l’un des PDG les mieux payés de l’univers et j’ai même pas une paire de chaussures correctes pour passer à la télé ! pour passer dans ma télé !

Vous voilà enfin vous ! comment c’est rien ? ce bouton là c’est rien ! vous savez que cette chaîne de télé m’appartient et que j’en ai fait virer pour moins que ça, des journalistes qui s’étaient permis de relater mes déboires avec les juges, il y a dix ans, une affaire pour laquelle il y a prescription. C’est quoi la prescription ?

Elle se fout de ma gueule !  Gigi mets la dehors, tout de suite !

Ah, Diane, ma douce, tu reviens, enfin, ma consolation, ma…cravate…elle est pas bien ma cravate ? trop courte ! ça dégage le ventre ! mais on a plus le temps. Je boutonne la veste. D’accord. Diane, il y en a pas  un qui a été capable de me dire qui était l’invité surprise.

Si on le savait, ce serait plus une surprise ?… oui, évidemment, mais ton intuition  jamais démentie depuis vingt ans déjà (elle lui dit à l’oreille) Lui ? non, c’est pas possible ! tu rigoles ou quoi ?J’aime pas quand tu fais ce genre de plaisanteries. Ils sont prévenus à la régie ?…ils vont lui tailler un costard à l’écran…ses taches de rousseurs, il faudra pas en rater une… je leur fais confiance, et des plans rapprochés, qu’on voit son grand nez, c’est terrible un grand nez en contre plongée, vous ne trouvez pas ? et son menton en galoche !(il rit)

On y va ? Qu’est-ce que tu veux encore ? t’as trouvé une cravate bleue ! changer ? mais elle est bleue ma cravate ! ( à la cantonade) Hein qu’elle est bleue ma cravate ?

Y a que toi qui vois rouge mon gars !

Gigi tiens moi la main sinon je vais me tordre une cheville !

(il chantonne)

 

Publié dans Feuilleton

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article