Le lecteur :

Publié le par Théâtre du Royaume d'Evette

 

 

            Tu sais comme je suis. Dans le métro, faut pas me pousser. Je lis. C’est un acte humain et sain. J’insiste. Si le peuple lisait au lieu de regarder la télé, la république se porterait mieux. La lecture élève et entretien l’orthographe. Bref dans le métro, je lis. Attention, j’ai horreur qu’on lise par dessus mon épaule. C’est pourquoi je lis Le Monde. Ca décourage les curieux et les profiteurs. Tu sais comme la lecture du Monde est difficile. On dirait qu’on t’injecte des neurones supplémentaires dans la tête, directement par l’oeil...Tu reprends un verre?...Où en étais-je?...Donc je lisais Le Monde et je sens qu’on lit par dessus mon épaule. A plus d’un mètre! Je me dis, c’est pas possible, il a des jumelles ou des yeux de vautour. Tu ne me croiras pas, tu diras que j’exagère: j’ai senti tout de suite que ce n’était pas un français. Un étranger lisant Le Monde par dessus mon épaule! J’ai senti l’adrénaline me monter dans les sinus. Ca n’a rien à voir avec le fait qu’il s’agissait d’un étranger. J’ai pensé à un sud-américain ou à un réfugié des pays de l’est, ce sont des intellectuels. Bon. Je tourne légèrement la tête, et lorgne dans une vitre. Qu’est-ce que je vois? trois jeunes arabes penchés dans ma direction! je me suis dit: t’es cuit! ils préparent un mauvais coup. C’est bête comme dans certaines circonstances on peut se laisser aller à des pensées qui...bref, des pensées qui ne traduisent pas ce qu’on ressent. Je n’avais pas peur. Mais passer d’un article de la physique des particules à la réalité quotidienne du métro, c’est comme quitter un vaisseau spatial sans scaphandre! Qu’est-ce qu’ils me veulent? me suis-je demandé en palpant mon portefeuille que j’accroche à mon cou avec une chaîne antivol et un cadenas en acier forgé. Dans ces cas-là, on a des réflexes ridicules. On est victime de l’ambiance générale. Mais ça n’a duré qu’un instant. Je me suis ressaisi. Je me suis tourné dans leur direction en serrant si fort le journal qu’il s’est déchiré. J’ai fait face, j’avais ma gueule, je sais être méchant. Il y en a un qui a dit:  « m’sieur c’est pas bientôt que vous arrivez à la page des sports? » J’en suis resté baba! Un autre a dit au premier:  « laisse tomber, il aime pas le sport, c’est un raciste! » Je me suis affaissé sur mon siège. C’était pire que si on m’avait donné un coup de poignard. Il y a dans ce monde de trop cruelles injustices pour s’abandonner à un optimisme béat. Béat, oui c’est le mot...

 


 

Publié dans Extraits

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article