UNE FEMME SEULE 3

Publié le par Théâtre du Royaume d'Evette

L'infirmière revient.

 

L'INFIRMIERE

 

On retourne dans son lit, mamie…Mais oui, vous pouvez…Levez-vous…Faites un effort vous devriez gambader…oui gambader …non, je ne suis pas méchante avec vous ... je vous pousse, sans quoi vous resteriez au fond du lit, immobile. C'est ce que vous recherchez? ...Allez, encore un effort. Asseyez-vous…Levez la jambe, je vais retirer le chausson…L'autre. On se tourne et on étend les jambes…parfait. Vous voyez, vous pouvez… on peut toujours quand on veut, c'est le défi humain. Nous ici, on préfère les grand-mères qui se bougent, même si elles se plaignent…

Elle sort.

ELLE

La vie est une plainte sans écho

On ne pleure son passé que pour mieux l'oublier

Même, l'usure du corps devient une habitude

Les yeux ne perçoivent plus que du brouillard

Les dents ne mâchent plus que de l'amertume

L'estomac ne digère plus que de la semoule

On se sent faible

avec des pensées plus fripées qu'une vieille pomme

On se vide

en contemplant d'anciennes photos

que l'on croit appartenir

au monde qu'on a connu

et qui n’est plus

Toi

tu es parti avant le massacre

avec une peau encore lisse

et tout tes cheveux

dans lesquels je passais une main fébrile

Toi

C'est la misère présente qui rend plus douloureuse

ton absence

A l'hôpital le monde est une bouleversante absence

On voudrait s'en débarrasser

Mais on n'y arrive pas,

On attend une visite la nuit le repas la piqûre

On attend le temps

Je dirai à ma fille

Emmène-moi

Tout de suite emmène-moi

J'ai des révélations importantes à faire

Mais pas ici

Ici je ne pourrai pas

Elle me répondra

Viens je t'emmène

ma voiture est en-bas

on prend l'ascenseur

Tu peux marcher

C’est merveilleux comme tu peux marcher

Tu sais

je lui dirai encore

les infirmières ne savent pas donner le bras

comme tu le fais

ni marcher à mon rythme

Tu es ma fille

c'est pourquoi tu me soutiens avec bonheur

avec ce bonheur-là

Surtout ne pas oublier mon foulard

Les gens pourraient s'imaginer

Mais non ils n'y pensent plus

Personne ne pense plus à ça

Les gens ne pensent plus

Toute ma vie je me suis efforcée de ne plus y penser

et je n'ai fait que ça

pour me convaincre que j’étais maudite

Je ne le suis pas

J'ai deux enfants

Ils m'aideront

Ils m'ont toujours aidée

Ce sont des enfants bien

Ils ne mentent pas

ils ont le respect de la vie

et n’ont pas à rougir de l'histoire

car ils ne souffriront pas cette humiliation

ni ces morts ni ce sang

c'est mieux ainsi

Entre la fille.

LA FILLE

 Bonjour ... Tu es déjà couchée ? Tu as passé une bonne journée ? Ils n'ont pas changé l'eau de ton dentier ?  C'est qu'ils font tout en gros.  En gros, c'est le mot.  Si on n'était pas là pour s'occuper des petites choses ce serait terrible, oui terrible ! Même la plante, ils ne prennent pas la peine de l'arroser.  Tu as mangé aujourd'hui ? Mieux qu'hier ?

ELLE

Oui.

LA FILLE

Ce n'est pas si mauvais que ça.  En tout cas meilleur que ce que tu pourrais te cuisiner à la maison vu l'état dans lequel tu es.  N'est-c,e pas ?

ELLE

Oui.

LA FILLE

Du repos, voilà ce dont tu as besoin.  Tu dois prendre le temps de te concentrer sur la guérison et rien que ça. Imagine tout ce dont tu n’as pas à te préoccuper, la toilette, le chauffage, les repas, la lessive, le ménage.

ELLE

On n'oublie pas, tu sais, on n'oublie pas.

LA FILLE

Heureusement ! On espère te voir reprendre une vie normale, tu n'as pas d'inquiétude à avoir.  On passera chaque jour chez toi.  On ouvre les volets, on arrose les plantes, on nettoie.

 ELLE

  Vous venez me voir ici chaque  jour.

LA FILLE

C'est normal.  On ne te laisse pas tomber.  Il faut que tu saches qu'on t'attend, qu'on est pressés de te revoir ... Ton linge sale est rangé ?

 ELLE

Il ne faut pas te donner tout ce mal.

 LA FILLE

 Quel mal ? On aménage notre emploi du temps en conséquence. Les enfants comprennent.  Quand on leur explique, ils comprennent.

 ELLE

 Oui.

LA FILLE

Ils viendront samedi.  C'est mieux le samedi.  Et les soins ? Les infirmières sont toujours gentilles ?

ELLE

Oui.

LA FILLE

Evidemment, elles n'ont pas la sensibilité d une fille. Tu sais, j'ai pensé à te prendre à la maison. Mais j'y ai renoncé. Tu ne voudrais pas être une charge pour nous. Tu tiens à ton indépendance.  Tu ne sortiras pas d'ici pour aller ailleurs que chez toi.

 ELLE

Ou dans le trou.

LA FILLE

Qu'est-ce que tu dis ?

 ELLE

J'en ai vu beaucoup partir pour 1e cimetière.

LA FILLE

Si la maladie devait t'emporter, elle l'aurait déjà fait.  Pense à nous qui pensons à toi.  Penses-y chaque fois que tu te laisses aller à des idées pareilles. On t'attend. Pierre et sa femme, eux aussi, ils attendent. Il faudra le temps qu'il faut pour que tu reprennes des forces.  Qu'est-ce qui ne va pas ? Y'a-t-il des raisons objectives pour désespérer ? Non.  Quelqu’un te veut du mal ? Non. Tout le monde s'active pour ta guérison.

ELLE

On ne soigne pas le passé.

 

SUITE

Publié dans Feuilleton

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