UNE FEMME SEULE 4 ET FIN

Publié le par Théâtre du Royaume d'Evette

LA FILLE

voilà ce qui ne va pas : tu ressasses...

ELLE

  Je n'ai que ça, le passé à ressasser.

LA FILLE

  Et nous ? On est ton avenir tant que tu es en vie.

ELLE

Il y a vingt ans, quand tu habitais encore à la maison.

LA FILLE

D’accord, tu ne peux plus rien pour nous, sauf une chose : rester en vie le plus longtemps possible.

ELLE

  Tu as peur de ma mort.

LA FILLE

Tu m'énerves avec tes réflexions stupides! Si tu as quelque chose à me reprocher, dis-le... Excuse-moi, je suis fatiguée.

ELLE

C'est de ma faute.

LA FILLE

Non, tu n'y es pour rien. Cette semaine, j'ai vécu des moments difficiles au bureau.

ELLE

Quand on est malade, on ne pense qu'à soi. On oublie que les autres ont aussi leurs problèmes.

LA FILLE

 Qu'est-ce qui te préoccupe ?

ELLE

Une cicatrice.

LA FILLE

Une cicatrice ?

Le fils entre.

LE FILS

Je suis en retard.  J'ai eu toutes les peines du monde à me libérer. Un client dont je n'arrivais pas à me débarrasser.  Je suis heureux de vous retrouver toutes les deux, comme autrefois, à la maison, quand père était absent et que nous passions la soirée ensemble.  Je pense beaucoup à ce temps-là depuis que tu es hospitalisée. C'est un besoin irrépressible, savoir ce que nous avons été et pourquoi nous ne le sommes plus.

LA FILLE

  C'est une maladie !

LE FILS

Hier, j'ai passé ma soirée à fouiller dans une valise.

LA FILLE

 Que tu as jetée, j'espère

LE FILS

  Non.

LA FILLE

S'il s'agit de s'encombrer l'esprit avec des vieilleries, je m'en vais.

ELLE

  Reste.

 LE FILS

Parlons d'autre chose.

 ELLE

Qu'est-ce que tu as trouvé dans cette valise ?

LA FILLE

Maman, sois raisonnable.

ELLE

  Tu n’as pas le droit de nous priver de ça.

 LA FILLE

  Ne t'énerve pas.

ELLE

  Je ne m’énerve pas...

LA FILLE

  Tu te sens mal ?

ELLE

  Parlez, parlez entre vous, je m'essouffle.

LA FILLE

 Allonge-toi.

LE FILS

Je ne pensais pas que des coupures de journaux qui ont plus de quarante ans vous mettraient dans cet état.

 LA FILLE

  Des coupures de journaux ?

 LE FILS

  Elles datent de la Libération et relatent des événements liés à l'épuration.

 LA FILLE

  Il lisait tout ce qui s'écrivait sur la Résistance.

 LE FILS 

  Plusieurs coupures sont annotées. Elles concernent des femmes.

 LA FILLE

  Quelles femmes ?

  LE FILS

   Celles qui ont collaboré avec les Allemands et qui ont été tondues.

 LA FILLE

 Elles ont couché avec l'ennemi, elles ne pouvaient pas s’attendre à recevoir une médaille.

 LE FILS

 Mais tout cela s'est passé sans jugement. Il y a eu des dénonciations. Ce n'est pas glorieux.

 LA FILLE

  Elles l'ont mérité.  J'espère qu'elles ont appris à se cacher par la suite.

 LE FILS

  Pourquoi a-t-il rassemblé ces coupures ? Que cherchait-il ?

LA FILLE

 Quelle importance ? Qui pense encore à ces femmes ?  L'oubli, c'est ce qu'on peut leur souhaiter de mieux.  Quant à notre père, il ne nous a rien laissé d'autre que des vieilleries.

 LE FILS

  Pourquoi tu le méprises ?

LA FILLE

  Bon, il y a ces coupures, et alors ?

LE FILS

  Alors…au fond, ça n'a pas grande importance...

ELLE

 Parle   

 LE FILS

 On te fatigue          

 ELLE

 Non, non, parle.            

 LE FILS

 Ces femmes ont maintenant plus de soixante ans.  Des petites vieilles qui ont soulevé tant de passions Sur une photo, il y a la tête de l’une d’elle sur laquelle a été taillée une croix gammée.  J'ai apporté une coupure.  Il y a une photo et un commentaire.

 LA FILLE

 Montre...   ce sont des prostituées.

 LE FILS

 Ca t'intéresse…

 LA FILLE

La presse s’est faite l’écho de l'épuration à Saint-Marcel en ... en ...C'est illisible.  Je t'envoie ce que j'ai retrouvé.  Signé Louis ... Louis ?

A la mère.

Tu veux voir ?

 ELLE

Non.

LA FILLE

Il t'ennuie avec ses vieilleries.

 ELLE

Non.

 LA FILLE

  Je vois bien que ça ne va, pas.

 ELLE

J'ai mal.

 LA FILLE

Où tu as mal ?

 ELLE

A mon passé.

LA FILLE

Qu'est-ce que ça veut dire ?

 ELLE

 C'est tout ce qui me reste.

 LA FILLE

Nous, on ne compte plus ?

ELLE

 Tout ce qui me reste, cette chambre d'hôpital.

 LA FILLE

 Tu dis n'importe quoi

 ELLE

Aide-moi

 LA FILLE

 Je fais ce que je peux ... Pierre également.

 ELLE

Tu es une mauvaise fille.

 LA FILLE

 Tu as de la fièvre, tu ne penses pas ce que tu dis, arrête tes bêtises Pierre, ne reste pas planté là comme un idiot.

 LE FILS

 Qu'est-ce que je dois faire ?

LA FILLE

Va lui chercher à boire.

 LE FILS

 Où est son verre ? Je ne trouve pas son verre.

 LA FILLE

Ce sont les filles de salle.  Elles l'ont emporté.  Elles n'en ont rien à foutre des malades.  Je vais en chercher un.  Tiens-lui la main, je reviens.           

 

Elle  sort.

 

ELLE

Il y a très longtemps.

LE FILS

Ne parle pas, tu te fatigues.

 ELLE

 ... un homme m'a aimée, malgré tout.  Tu sais, aimer malgré tout, c'est l'amour vrai ... Je suis…

 LE FILS

 Reste couchée, calme-toi ... Mais qu'est-ce qu'elle fout ?

 ELLE

 J'ai chaud beaucoup trop chaud. A mon âge …beaucoup trop de souvenirs… Saint-Marcel, mon village…

 LE FILS

 Te laisses pas aller. Tu m'entends ? Tu ne dois pas te laisser aller !

 ELLE

 ... N'aie pas peur ... Je n'ai pas tout dit.  J'ai sommeil…

 LE FILS

 Tu t’endors ? hein, tu t’endors ?

 ELLE

 Emporte-moi, emporte-moi à la maison.

 LE FILS

 Je ne peux pas, pas maintenant Ce n'est pas possible.

 ELLE

  Toi aussi,  tu ne m'aimes pas.

 LE FILS

  Mais si…

 ELLE

 Ramène-moi à la maison, je te dirai tout.

 LE FILS

Je vais sonner l'infirmière.

 ELLE

 Non, c'est à toi de m’aider, relève-moi pas comme ça !

 LE FILS

  Comment ?

 ELLE

 Pas comme ça. Tu ne me comprends pas ! Tu es  un mauvais fils.

 LE FILS

 Mais qu'est-ce qu'elle fout ?

 ELLE

 Malgré tout …c'est l'amour vrai

 LE FILS

 Parle pas ! Je vais les chercher

Il court à la porte.

Par ici, par ici. Elle s'étouffe !

La mère sur son lit, somnolente, l’oxygène branché dans le nez. Le fils et la fille à

son chevet.

 

ELLE

Tu m'as parlé de l'autre monde

Sur ce morceau de papier

il y avait ton amour

Et je n'ai pas eu la force

Tu savais

Cette photo sur le journal

C’est moi

Je n'ai pas su te dire

combien tout cela était vrai

et combien tu m'as aidée à vivre

Eux ils me veillent

Je n'ai pas réussi à leur dire

Un voile blanc s'est abattu sur moi

Soudain

Je ne trouvais plus mes mots

Quand on ne trouve plus ses mots

on devient méchante et injuste

 

Ils se lèvent, l'embrassent et sortent.

 

Ne partez pas

Je,voudrais tant vous dire

que je vous aime

Je ne vous accablerai plus

avec mes sales petites vérités

Tout cela se disperse au-dessus de moi

en ombres blanches

Des bulles de gaz épais

emportent mes souvenirs

Le plus dur n'est pas de mourir

Il faut compter sa vie

toute sa vie

dans son corps

et lui donner chair

une vie mal reçue

c’est le pourriture qui se développe

Et lui donner son sang

qu'elle s'imprègne de cette musique particulière

qui vient aux tempes

quand le bonheur nous frappe

L'oxygène coule en moi

et dissout le mal

Oui ça va mieux

mieux

mieux

FIN

Publié dans Feuilleton

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maya kunstler-bandelier 17/05/2012 12:37

Denis, j'ai lu plusieurs fois ton texte "une femme seule" : magnifique ! Bises, maya kb