Prométhée et les feux de la modernité

Publié le par Théâtre du Royaume d'Evette

Prométhée et les feux de la modernité

    Il peut paraître farfelu ou ringard de convoquer Prométhée, une figure allégorique qui appartient à la mythologie grecque, pour traiter des problèmes contemporains liés à la technique et notamment à l’industrie nucléaire.L’histoire de Prométhée nous est rapportée par le poète grec Hésiode (VIIIᵉ siècle avant JC), elle a été reprise par Eschyle dans son Prométhée enchaîné (Vᵉ siècle avant JC). Prométhée est connu pour avoir volé le feu aux dieux et l’avoir donné aux hommes

 

    Pour Hésiode, le feu a marqué la fin de l’âge d’or, celui où les premiers hommes - uniquement des mâles - vivaient en paix avec les dieux. Le sol produisait tout ce dont ils avaient besoin. Ils vivaient de festins et de jeux, ne connaissaient ni la mort ni la maladie. Ils mourraient de « leur belle mort » en s’endormant d’un sommeil définitif ! Suite à des difficultés, les hommes et les dieux décidèrent de se séparer à l’amiable, séparation célébrée par le premier sacrifice durant lequel Prométhée commit une supercherie au profit des hommes. Pour les punir, Zeus décida de leur confisquer le feu que le titan leur rendit par une nouvelle ruse. Furieux, Zeus fit attacher Prométhée à un rocher. Un aigle vint chaque jour lui dévorer le foie. Pour se venger des hommes, Zeus fit créer Pandore, une mortelle, et l'offrit à Épiméthée, le frère de Prométhée. Dans les bagages de Pandore, il y avait une boîte que Zeus interdit d'ouvrir. Elle l'ouvrit. De la boîte, s'échappèrent les maux de l'humanité. Désormais, les hommes souffrirent de la vieillesse, de la maladie, de la faim, de la guerre... La femme, cause de calamités, mais aussi source de désir : les hommes furent condamnés à « brûler » d’amour et de passion.

Io

     Échappées de la nuit dans lesquelles on les avait cachées,

     Des forces aveugles se sont abattues sur nous

    Comme des rapaces avides de sang.

    Elles nous ont crevé les yeux et dévoré les tempes.

    Rien de tout cela ne serait arrivé si, un jour,

    Tu n’avais dérobé le feu pour le donner aux hommes.

 

    Trois siècles plus tard, au contraire d'Hésiode, Eschyle fera de Prométhée un héros, celui qui a osé se rebeller contre Zeus et a redonné à l’humanité le feu qui permet de vaincre le froid, cuire les aliments et se protéger des animaux sauvages. Et, plus largement, celui qui a donné aux hommes des facultés qui vont lui permettre de développer des techniques et donc de quitter les cavernes dans lesquelles ils vivaient pour aller vers la lumière.

Prométhée

    Les bienfaits du feu sont incommensurables.

    Sans lui, ton estomac serait incapable de digérer les aliments.

    Sans lui, pas de métallurgie, pas de chimie ni de médicaments.

    Sans lui, la barbarie, le froid et la misère.

    Ton corps est une piètre machine.

    En apportant la chaleur, le feu a permis l’intelligence, la poésie et le jeu.

    Il est intimité et lumière.

    Grâce à lui, l’homme a pu pénétrer les ténèbres,

    Repousser les animaux sauvages,

    Chasser les terreurs de son âme.

    Le feu lui a donné le goût de la liberté.

     Mais les cadeaux de Prométhée sont devenus des cadeaux empoisonnés. Les techniques qui offraient aux hommes la possibilité de vivre en harmonie avec la nature se sont transformées en un moyen de domination sur celle-ci. Ils y puisent sans retenue l’énergie, les matières premières et les substances dont ils ont besoin pour entretenir et développer leurs activités. Les signaux sont nombreux qui révèlent les méfaits de cette démesure (hybris en grec) : épuisement des ressources, destruction de la biodiversité, réchauffement climatique, maladies dues aux substances chimiques, catastrophes technologiques…

Io

    Descends de ton rocher Prométhée.

    Va dans le monde.

    Observe les hommes.

    Ils contemplent incrédules leur propre anéantissement.

    Le monde est en surchauffe

    Et déjà l’asphyxie frappe les faibles.

    Des glaciers, des plantes et des animaux disparaissent.

    C’est un immense gâchis auquel tu peux mettre fin.

    A partir de ce constat, on comprend pourquoi la fable mythologique siffle à nos oreilles : pour épargner aux hommes un sort comparable aux dinosaures, Prométhée n'aurait-il pas dû renoncer à leur donner le feu ? Autrement dit : faut-il renoncer au progrès et à la connaissance, aux bio et aux nanotechnologies, aux métadonnées, à l’intelligence artificielle ? Ne sommes nous pas devenus les jouets d'une machine diabolique lancée vers la catastrophe finale ?

    Si Nietzsche interprète la technique comme la folle domination de l’homme sur la nature, Heidegger y voit la dépossession de l’être de l’homme devenu le simple rouage d’un dispositif dont il ne maîtrise pas le développement. Les hommes ne sont plus qu’un fonds d’énergie exploitable au même titre que les réserves de pétrole ou les terres cultivables. Un cas extrême illustre ce point de vue : les camps d’extermination où la matière première, les hommes, a été utilisée pour fabriquer de la mort et en extraire des produits dérivés tels que la peau pour fabriquer des abat-jour ou la graisse pour produire du savon. Cette monstruosité a été rendue possible grâce à la technique.

   Néanmoins, ce point de vue oublie de préciser qui sont les hommes et les femmes concernés. Ce ne sont pas les hommes en général, mais des juifs (ou des tziganes ou des homosexuels) victimes de la folie génocidaire des nazis. Dans ce cas, la technique a été un outil au service d’une idéologie raciste portée par d'autres hommes. Certes, la raison et la science ont permis d’organiser le système concentrationnaire d’extermination, mais elles n’en sont pas la cause. Dans cet exemple, le danger ne provient pas de la technique, mais du fascisme et de l'antisémitisme. Comme l’écrit Adorno, « la raison est l’organe du calcul et de la planification, elle est neutre à l’égard des buts ».

 

Prométhée

Je n’ai créé pas l’homme avec le limon de la terre,

Pour que de savants abrutis se mettent en tête de modifier son génome !

Et pourquoi ? Pour pallier les risques dont ils sont responsables !

Nous ne lui avons pas donné la vie pour qu’il succombe

Sous le coup de compulsions démoniaques.

    Les problèmes posés par le développement de la technique, notamment depuis la première guerre mondiale, sont donc cruciaux. Ils sont source de dangers et de catastrophes.

Io

    Nos malheurs s’étendent à perte de vue.

    Où poussait le blé se répandent les mauvaises herbes et le poison.

    Ailleurs, tout se vend et tout s’achète.

    Nous ne savons plus que penser.

    Il n’y a pas de remèdes à notre accablement.

    Les débordements de la techniques suscitent de l’inquiétude et de la peur, un sentiment tragique qui n’est pas sans rappeler celui des grecs du Vᵉ siècle avant JC. L’homme moderne se pose des questions sur le sens de la vie, sur ses valeurs, sur l’avenir. Et l’on retrouve ici le rôle de l’art en général et de la tragédie en particulier : développer un questionnement qui interroge le vécu dans le cadre d’une œuvre de fiction.

    Quant aux choix à effectuer, il ne manque pas de prophètes bien intentionnés (les transhumanistes par exemple) pour nous dire ce qu'il convient de faire ou d'oiseaux de malheur (les populistes entre autres) pour surfer sur les peurs et les doutes.

  Hermès

    Je comprends qu’après trop d’épreuves,

    Ton cœur en vienne à céder aux jérémiades de cette femme,

    Et que tu veuilles rejoindre la cohorte de ceux qui regrettent le passé.

   Chacun redoute l’avenir, ce n’est pas  une raison pour refuser d’avancer.

   Moi, Hermès, je mettrai un terme à l’éclipse de la raison,

   J’aiderai les hommes à sortir de la nuit où ils sont plongés.

   Nous allons purifier l’air de tous ces gaz malsains,

   Leur apporter la confiance dont ils ont besoin

   Pour bâtir une nouvelle civilisation.

 

Publié dans Spectacles

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