Entretiens Immigration Quartier des Glacis 1 (1997)

Publié le par Théâtre du Royaume d'Evette

 

Entretiens réalisés avec des habitants du quartier des Glacis en 1997.

 

Mr C. immigré turc, six enfants, trois filles, trois garçons.

 

Mr. C. en quelle année avez-vous quitté la Turquie ?

En 1974.

Quel âge aviez-vous ?

31 ans.

Vous habitiez dans un village ?

Non, dans une ville d'Anatolie. Malatya.

Et vous aviez du travail ?

Oui, j'étais pointeur dans une usine de textile.

Pour quelle raison avez-vous quitté la Turquie ?

Pour des raisons politiques et économiques. En 1969, l'agitation gagne la Turquie, la situation se dégrade et un coup d'état a lieu en 1971. Mais je ne suis pas un réfugié politique. Il y en a peu dans le quartier. Je suis un réfugié économique ( il raconte le développement industriel de la ville, la première usine : fabrique de cigarettes à l'initiative des militaires, puis les investissements allemands dans le textile, français dans le ciment).

Est-ce que vous avez un diplôme ?

Oui, j'ai un diplôme. Mais il n'est pas accepté ici. Le gouvernement français n'accepte pas la culture étrangère. Il y a des cours de turc, seulement deux heures par semaine.

Mais il y a une amicale turque.

Il y en a deux. Il y en a une fasciste et une intégriste. C'est très très dangereux.

Vous n'aviez pas de famille en France ?

Non, pas de famille. Je suis venu seul.

Comment ça s'est passé ?

En 1970, la situation s'est durcie, beaucoup de répression. J'avais peur qu'il y ait des morts, alors j'ai décidé de partir ailleurs. Allemagne, Hollande ou France. J'ai d'abord demandé pour aller en Allemagne, mais c'était pas possible d'emmener la femme et les gosses, alors je suis resté. En 1971, j'ai voulu aller en Hollande mais mon père n'était pas d'accord. En 1973, j'en avais assez. Toute la journée, il y avait des bombes, des coups de feu (voir le roman d'Ohnan Pamuk, « Neige », sur les conflits sociaux et politiques dans une petite ville provinciale d'Anatolie), on ne pouvait pas sortir. J'étais au chômage. J'ai fait une demande. Pour avoir le visa un patron français m'a appelé. Je suis parti en train jusqu'à Istanbul où j'ai passé une visite médicale (poumon, estomac, vaccinations,...). Puis d'Istanbul je suis allé en Allemagne. J'ai changé de train en Allemagne. Dans le train, il n'y avait que des hommes, tous avaient moins de 36 ans : 450 pour Peugeot, 140 pour Citroën, nous étions treize pour l'usine textile. Les immigrés pour Peugeot portaient un pins avec le logo de la marque. Il y avait aussi des maçons. Trois jours de train. Je n'avais qu'un passeport, une chemise et une valise. Je suis arrivé à Besançon, je ne comprenais rien. J'ai travaillé un an à Héricourt dans le textile. Je travaillais de neuf heures du soir à cinq heures du matin et le samedi de huit heures à midi. Je ne mangeais pas bien, je dormais mal. Au bout d'un an, j'ai été embauché par Peugeot.

Vous avez été logé à Héricourt ?

Non, au foyer Sonacotra des Glacis. Tous les jours, je faisais le déplacement de Belfort à Héricourt. Ça coûtait 145F par mois.

Vous êtes retourné en Turquie ?

Oui, pendant les vacances. Je suis resté seul en France pendant six ans dont cinq ans dans un hôtel Peugeot. Ma famille est venue en 1978.

Vous étiez marié ?

Oui. Je ne me souviens plus en quelle année (rires). C'était avant de partir. (Ici un passage presque inaudible, il parle de sa fille aînée, 35 ans, qui a fait des études à Besançon , qui est interprète et est retournée en Turquie)

Comment avez-vous appris le français ?

Au café, avec les copains (rires).

Jamais de cours ?

C'était difficile, pas possible à cause du travail. Il y avait des cours au foyer et d'autres payés par Peugeot. Mais beaucoup n'y allait pas. Ils étaient fatigués parce qu'ils travaillaient de tournée. J'ai commencé des cours puis j'ai arrêté.

Chez Peugeot, qu'est-ce que vous faisiez ?

Le montage des châssis.

Est-ce que vous avez voyagé ?

Non. Sauf pendant le service militaire. Je suis allé en Syrie. (Il parle ensuite des voyages en voiture jusqu'en Turquie et se plaint des accidents, des vols, des policiers roumains ou bulgares qui arrêtent les voitures et exigent 50 deutschmarks pour les laisser repartir, du prix des visas et des péages).

Vous pensez retourner en Turquie ?

Pour la retraite. La retraite c'est la liberté. J'ai fait construire une maison là-bas, à la campagne. Ici, c'est trop cher.

Mais si les intégristes prennent le pouvoir, y retournerez-vous ?

Non, non, pas la peine.

  Almanya, willkommen in Deutschland

Photogramme du film Almanya, willkommen in Deutschland

 

 

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theatre amateur belfort

 

 

 

 

Publié dans En chantier

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