Feuilleton: "Le Souffleur" 2

Publié le par Théâtre du Royaume d'Evette

 

Quand j’étais enfant, je prenais mon bain dans une lessiveuse grise. Une lessiveuse même grise peut contenir la mer. On y rencontrait de grands voiliers et des pirates qui se livraient des batailles sans fin. Des typhons y couraient d’un bord à l'autre. La lessiveuse de mon enfance a été le creuset où ont fermenté toutes les histoires que j’ai imaginées. Je pensais beaucoup à la mort et à la folie dans ma lessiveuse. Parfois, mon petit bout se redressait et je vidais ma vessie. Depuis, le monde a changé. J’ai abandonné toute cette confusion à propos de Lenz et de Büchner pour me consacrer à la littérature contemporaine.

C’est important la littérature contemporaine. C’est ce sur quoi nos petits-enfants se pencheront pour nous juger. En vérité, Büchner on ne s’en débarrasse pas comme ça. Pour écrire Lenz, le récit sur Lenz, il s’est inspiré du journal d’un pasteur alsacien, le pasteur Oberlin. C’est un progressiste, un type qui veut développer sa vallée. Il croit aux Lumières. Arrive Lenz. Ses comportements dépressifs. Ses angoisses. Lenz, il titube dans le jardin du progrès. Qu’est-ce que le pasteur Oberlin écrit sur Lenz ? qu’il se jette  par la fenêtre, qu’il se couvre de cendres, qu’il cherche à se saouler, à se poignarder et qu’il donne des coups de tête dans les murs. Il n’en peut plus le brave pasteur. Il mesure les limites de l’Aufklärung, de la Raison avec un R grand ! Les neuroleptiques n’ont point encore bouleversé le paysage mental. Il renvoie Lenz chez lui, en Allemagne.

Büchner écrit sur son temps.

Moi aussi, j’ai cherché à écrire sur mon temps.

J’ai cherché une histoire drôle, je n’en ai pas trouvé.

Je n’ai trouvé que de la souffrance sociale.

Mais il fallait bien que je vive.

Malgré le progrès, malgré la croissance.

A défaut d’écrire. J’ai fait comme les autres, des petits boulots. Pompiste, la nuit, dans une station d’essence.  Pour tenir, je suçais des pastilles, des pastilles de LSD… C’est mieux que les Vichy, ça irrite moins les amygdales. Le jour, je dormais. Je dormais au lieu d’écrire.

  A force de passer d’un employeur à l’autre, d’un boulot à l’autre, j’ai trouvé un sujet. Pas un sujet drôle. C’est pas drôle de trouver un drôle de sujet. Enfin, un truc qui s’écrit jamais au théâtre. Même dans les livres je crois pas que ça s’écrive. Danton, c’est un bon sujet au temps de Büchner. Le malheur du dramaturge moderne, c’est qu’il n’y a plus de Danton. Il y a des histoires de voiles et de burqas. Le cul rapporte plus que la burqa. Le sexe est devenue la mesure universelle de l’être. En ce qui concerne l’avoir, c’est plutôt le dollar. Un sujet donc, un sujet pour une œuvre dramatique.

Comme les petits boulots se faisaient de plus en plus rares, j’ai émargé au RMI. Ca me laissait du temps pour cogiter sur le sujet. Accessoirement, je suis passé à l’ANPE. Je leur ai expliqué ce que j’essayais de faire. Mes complexes par rapport aux auteurs classiques, mon essai raté sur Lenz, mon besoin d’écrire, impétueux, sanguin, toujours frustré, jamais reconnu. Ils m’ont inscrit comme auteur littéraire.

Ca figure dans le répertoire opérationnel des métiers et des emplois - répertoire opérationnel des métiers et des emplois - numéro 21112.

Les poètes et les romanciers ont également le numéro 21112 dans le répertoire opérationnel des métiers et des emplois.

Il n’y avait pas une seule offre pour cette catégorie bien que l’emploi d’auteur littéraire figurât au répertoire opérationnel des métiers et des emplois.

Je n’avais pas droit aux indemnités, alors je leur ai montré les textes que j’avais écrits. C’est pas reconnu par les ASSEDIC. Il faut un employeur pour être reconnu par les ASSEDIC, un employeur qui paie des cotisations. Les petits boulots, ça faisait pas assez d’heures. Mais mon employeur principal, c’est la littérature. Elle cotise pas. Je me suis senti, comment dire ? Trahi. Vous pouvez passer des journées entières à lire Shakespeare, Dostoïevski ou Proust, et vos nuits à écrire des pages et des pages, vous n’aurez pas droit à vos indemnités. Même pas  intermittent.

Ils m’ont conseillé de m’orienter vers la restauration, paraît qu’il y a des besoins. La restauration, ça m’intéresse pas. J’y suis allé tout de même. Toute expérience nouvelle est bonne à prendre pour qui veut écrire. Quinze jours à faire la plonge dans un restaurant chinois. C’est moins qu’Orwell en son temps. Mes collègues étaient sympas. J’ai essayé de parler littérature pendant que je barbotais dans une eau grasse où flottaient des nouilles de courgettes et des couilles de sauterelles. Je sais, les sauterelles n’en ont pas. C’est juste une figure littéraire, pour la rime.

Lou Sin ? Tang Zhen ? Si Yeou Ki ? Shi Na-ian ? rien, ils ne savaient rien ou presque sur les classiques chinois. Ils connaissaient un certain Zie-Dan. J’ai cherché partout. Pas de Zie-Dan dans le répertoire littéraire chinois classique ou moderne. La Chine est vaste et sa culture aussi, j’ai des circonstances atténuantes.

 

A suivre.

 

 

 

Publié dans Feuilleton

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