UNE FEMME SEULE 2

Publié le par Théâtre du Royaume d'Evette

Tout ce temps je n'ai connu qu'elle

Mon père est mort durant la drôle de guerre

Il m’observait depuis son cadre sur le buffet

comme on toise une grossesse indécise

La foule m'avait tuée

Il me fallait renaître

J'ai accouché d'une nouvelle vie

neuf longs mois d'obscurité

intérieure et extérieure

Neuf mois de nuit

en dedans et au-dehors

Je ne savais plus ce qu'était la lumière

Je n'imaginais plus qu'il pût y avoir

des êtres humains sur cette terre pourrie

qui ne m'auraient pas jeté la pierre

Neuf longs mois

j'étais sale

devenue une souillon terrée dans sa cave

couchée dans la merde son dégoût et son ressentiment

Neuf longs mois pour chasser de moi l'écoeurement

la vie meurtrie

Je trempais dans mes souillures et salissures

Je baignais dans une odeur étrange

une odeur étrangère l'étrangeté de mon désir

Neuf mois pour quitter mon enfance

Quand enfin ma mère s’est décidée

je n'étais plus qu'un tas de déjections

muette et vide

Elle s'est penchée sur moi

Elle m'a pris la main

m'a conduite vers un bac

dans lequel elle avait préparé un grand bain

Elle m'a lavée

comme on lave un nouveau-né

avec douceur

en prenant soin de ses yeux

en lui maintenant la tête hors de l'eau sous la nuque

Certains me croyaient morte

dévorée par une implacable nécessité

Je n'avais pas su mourir

il me fallait donc vivre et mourir à nouveau

Un jour lointain

proche maintenant

Qui se soucie encore d'une si vieille injustice

qui se soucie encore de l'histoire qui fut la nôtre

qui n'est plus la vôtre

Qui

au confort de l'ignorance

préfère les tourments de l'aridité historique

N'est-il pas fou

celui qui ayant goûté le repos de l'indifférence

cherche en de vieux démons

les palpitations de l'histoire

La faim m'avait poussé

à coucher avec la guerre

sans le savoir

L'Allemand parlait français

il possédait cette distinction des intellectuels

qui rend terrifiante la vérité

Je m'étais laissée vaincre par cette désinvolture

cet amour sans contrainte

et tout ce qui nous opposait

Mais je n'ai rien revendiqué

surtout pas la réconciliation entre les ennemis

A dix-neuf ans on ne connaît pas ses ennemis

on se donne par orgueil

on croit posséder celui que l'on tient entre ses cuisses

On n’étreint que sa propre faiblesse

et on s'invente des soupirs amoureux

Les crachats ont lavé mes soupirs

Les égarements de la vertu m’ont déchirée comme des clous dans la chair

Tuez-moi ai-je crié à la foule

Un homme s'est avancé

qui avait du galon

Un résistant

Il les a écartés

mâles et femelles assoiffés de sang

Il m'a libéré les mains et il a dit

va-t'en

C'était l'archange Gabriel surgissant en enfer

Je n'avais pas la foi

Je ne l'ai pas salué

Je ne l'ai pas remercié

Je n’avais pas demandé sa protection

à dix-neuf ans

sur une place publique

face à une foule déchaînée

Maintenant je sais ce que damnation veut dire

Après avoir goûté le miel du plaisir j’ai bu le fiel de l'histoire

On ne vient pas impunément au plaisir

en s’oubliant de l'histoire

Car le temps se saisit et se dessaisit de tout

J'attends avec impatience la fin des temps

On ne m’a pas jugée

pas excusée pas dédommagée

On m'a endommagée

moi la femme tondue

J'attends avec impatience le dernier baiser

J'attends mes enfants

Je leur dirai tout cela

et qu'ils m'embrassent enfin

qu'ils acceptent de m'embrasser malgré cela

comme ma mère m'a embrassée

en me sortant du bain

et me poussant au soleil

pour sécher ma peau et mes souvenirs

L'oubli comme le sable conserve

La vie mutile

Le cri soulage

Le cri est humainement nécessaire

Puis arrive le temps

Où l'on n'a plus la force de crier

De revendiquer pour soi

Je ne demande pas réparation

Je voudrais qu'on me comprenne

qu'il ne soit pas dit que cet échec

cette honte et ces excès étaient les miens

Pendant quarante ans je me suis tue

Mon mari est mort sans savoir

Il me caressait la tête et il disait

je t'aime avec tes cheveux courts

depuis quand tu les portes court

Parfois je pleurais

Parfois non

je me détournais

Le passé on l'a en soi

cette tumeur nous prive du présent

Toute ma vie j'ai vécu en décalage

comme si tout ce qui m'arrivait

l'était pour une autre

Moi corps de papier

vieux papier de crêpe bruni par le temps

je ne m’écris plus qu’étrangère

C'est le silence qui nous abreuve de tant de malheur

J'ai fui ma ville mon enfance mes amies

Ma mère est restée

gardant son chagrin d'avoir été l'utérus

par où arriva la femme bannie

J'ai cherché l'oubli pour mes enfants

J'ai voulu l'innocence

de grands draps immaculés

d'insouciantes années

une grande légèreté de la vie

un bonheur

Je me suis oubliée

J'ai été le fantôme de moi-même

celle qu'ils ont aimée

que j'aurais voulu être

moi la femme tondue à jamais tondue

Ils ont été les enfants de leur père

Il les a voulus

Il est la lueur sans laquelle je n'aurais pas vécu

Il m’a tirée hors de moi

portée où la vie parle d'abondance

où j 'étais le rêve de moi-même

Sans lui

perdue dans un mirage trop grand

j'étais finie

J'ai survécu

On compte les souffrances accumulées

Je ne méritais pas de lui survivre

La brutalité de l'histoire m' avait dépouillée

Il m'a donné son souffle ses baisers ses enfants

Il a jeté sur moi une lumière inattendue

emportée dans la tombe

et qui ne me sert plus qu'au souvenir d'anciennes rêveries

J'ai porté ma croix sur la tête

là où s'écrit l'histoire

là où la mort jette un regard désabusé

 

Une infirmière entre.

 L'INFIRMIERE

Toujours à marmonner, Mamie ?... Vous n'avez rien bu ? Il faut boire pour dégager les reins.  Le médecin 1'a dit. Vous êtes têtue.  Ca va beaucoup mieux qu'à votre arrivée.  Vous nous quitterez.  Et on vous regrettera.  On s'attache, croyez-moi... Pas bien causante aujourd'hui.  Bon, bien, si je vous gêne ...Ah ! un sourire enfin ! Si votre fille tarde à arriver, appelez-moi, je vous aiderai. Souriez ! souriez . On n'est pas des barbares.

  Elle sort quelques secondes,  revient.

  J'ai oublié le thermomètre ... Dites-donc, si vous continuez à baisser, vous allez vous transformer en glaçon !

  Elle sort.

 ELLE

 La maladie n'est pas une épreuve

pas une punition pas un rachat

La maladie est une farce qui se joue seule

dans le petit théâtre de la souffrance quotidienne

Longtemps la femme tondue a dissimulé en moi la maladie

comme un virus se cache derrière un microbe

On croit être grippé

en vérité on souffre d'un mal plus terrible

Les premiers symptômes ont été comme des mots lâchés par le corps

des mots incompréhensibles

intraduisibles

épais comme la chair

lourds comme un caillot de sang

brûlants de fièvre

C'est ainsi que j'ai préparé ma confession

cinq longues années après sa mort

La maladie s'est installée

les douleurs se sont calmées

Cette maladie n'est pas une maladie

mais un dialogue avec moi-même

Comment le faire comprendre aux médecins

Pourquoi hâter la guérison

C’est ainsi que la vie s'achève

Quand on est privé de l'ultime combat

Mes enfants m'ont traînée ici

Te soigner te soigner criaient-ils

Et moi

pas la peine

Et eux

pourquoi

Et moi

ça passera

Mais un jour je suis restée clouée au lit

clouée par mille pointes

qui me brûlaient la peau du dos et des fesses

Ils m'ont arrachée du lit et transportée ici

et transformée en plante verte

que de fébriles infirmières arrosent chaque jour

C'est ainsi quand l'âge vous prend

on se nourrit de l'immobilité

et de ce qu'on vous tend

un peu de compote de pommes

un verre de tisane ou une poignée de pilules

chaque jour on attend sa ration

on attend la délivrance

On accouche de sa mort

de ce qu'on a été

La mise au monde n'est qu'une affreuse tromperie

Mes enfants je les ai eus dans les hurlements

Je redoutais pour eux ce que j'avais souffert

et ce qu'il me restait à souffrir

J'étais heureuse et triste

et dure avec lui qui ne cachait pas son bonheur

ne comprenait pas mon manque d'enthousiasme

Il ne fallait pas que cela soit

Je ne devais pas connaître ce bonheur-là

moi

la femme tondue

qui venait de pousser hors de son sexe honni

deux innocences

comme si de rien n'était

comme si la mort n'avait déjà passé sous mes yeux horrifiés

son museau humide

c’est elle que j'avais rencontrée à dix-neuf ans

la mort

et rien  qu'elle

et rien que cette musique grave

qui remplit de chants nocturnes cette chambre claire

où tant n'ont pu pousser leur chant rageur

avant de rejoindre la tombe

emportés sur des chariots

à l'horizontale

qui est la position du sommeil de l'amour et de la mort

Mes enfants

qu'ils viennent

qu'ils viennent vite

et m'emportent loin d'ici

de ces grands draps blancs

de ces masques blancs

de ces calottes blanches

qui hantent mes nuits

et cette chambre claire

où tant ont poussé des cris de douleur

dans l'espoir d'une guérison

qui arrive si lentement

bien après que la nuit survient

Mes enfants là-bas chez moi

Même privée de tout

de la parole de la santé d'argent

Mais chez moi

Où vieillissent les livres qu'il aimait

où languissent les meubles qu'il touchait

où flotte encore son odeur

Je l'ai comme un souvenir dans la tête

son odeur de grand malade

qu'il traînait de pièce en pièce

parce qu'il voulait finir debout

La liberté est une marche en avant disait-il

C'est pourquoi il avait rejoint le maquis

Et je n'ai pas pu lui dire

combien je ne méritais pas son amour

pas ses caresses

sur mon corps marqué de haine dissimulée

de crachats fantomatiques

Le lui dire

Il m'aurait fallu un courage insensé

Il m'aurait fallu le perdre

Dans un coffret

chez moi

j'ai gardé les lettres qu'il m'a envoyées d'Indochine

avant que le dégoût de la guerre

ne le prive du goût des armes

Il m'écrivait son amour

avec son sang et ses peurs

Des lettres froissées

grasses

Les seules lettres d'amour que j'aie jamais reçues

auxquelles je n'ai pas répondu

Ecris-moi écris-moi

Moi brisée muette paralysée

je pleurais en regardant la feuille blanche

sur laquelle dansaient les monstres passés

toujours vivants

Pardonne-moi

Je ne pouvais simplement pas

Je ne pouvais pas jouer de cet instrument-là

Tu ne m'en as pas voulu

Tu étais meilleur que moi

En tout

Tu ne m'as pas demandé d'explications

Maintenant que je te les donne tu n'es plus là

Plus là

Encore moins ici

où rien ne me parle de toi

où l'on ne parle que de la maladie

jamais du malade

où je me tais

car le silence est une vertu

la docilité un caractère hautement apprécié

comme à l'église

Mais je ne mourrai pas ici

Mon fils m'emportera dans ses bras

petit paquet de chair et de songes

Il me sortira

Je mourrai chez moi

car c’est ainsi que l'on doit achever le cycle

dans ses meubles

dans son monde

avec ce qu'il nous reste de famille et d'amis

Mes amis                   

Ils ne viennent pas me voir

Est-ce qu'on visite une ombre

 

SUITE

Publié dans Feuilleton

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